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00:00 - Nous avons la dernière intervention, là, c'est celle d'Olivier Masclay
00:04 de l'Université de Limoges, qui est administrateur...
00:09 Pardon, professeur de sociologie à l'Université de Limoges et membre
00:13 du groupe de recherche sur les sociétés contemporaines.
00:15 Et puis Thomas Amossé, administrateur de l'INSEE et chercheur au CNAM.
00:22 Vous allez nous présenter un papier.
00:24 La télévision conserve-t-elle son caractère de distraction commune ?
00:30 - Très bien, merci de votre attention.
00:33 Bonjour à toutes et à tous.
00:35 Et donc, je remercie l'équipe d'organisation, c'est rituel,
00:37 et je suis le dernier à le faire, pour nous permettre de présenter
00:41 les premiers résultats d'une recherche en cours qui est financée par le
00:46 ministère de la Culture et plus précisément, son service en charge
00:51 des études et des statistiques, le DEPS.
00:53 Alors, cette recherche s'intéresse, en fait, non pas à la différence
00:58 des interventions précédentes, non pas aux émissions et programmes
01:02 télévisuels, mais à leur réception et donc au public et aux pratiques
01:06 des individus face à la télévision.
01:12 Alors, la question qui donne son titre à l'intervention part de la
01:17 confrontation de deux constats.
01:19 Tout d'abord, la télévision est une distraction commune avec les deux
01:23 sens du terme "commun" ou "commune".
01:26 C'est à la fois un bien ordinaire.
01:27 Donc, emblématique de la culture de masse qui est opposée à la haute
01:31 culture ou à la culture élitiste, avec tous les stéréotypes associés
01:37 à cette culture de masse.
01:38 Et c'est aussi un bien partagé, commun, capable de réunir des publics
01:42 très divers selon l'âge, la position ou l'origine sociale et d'autres
01:49 caractéristiques individuelles.
01:51 Donc, premier constat, une distraction commune.
01:54 Mais, deuxième constat, des publics qui auparavant étaient attachés à
01:58 la télévision s'en détournent désormais pour d'autres écrans,
02:02 donc tablettes, smartphones, ordinateurs, notamment aux âges jeunes ou
02:08 médians et dans divers milieux sociaux.
02:10 D'où la question posée qui revient aussi à se demander, ce qui était
02:14 le titre de notre projet de recherche, qui regarde encore la télévision
02:18 aujourd'hui ?
02:19 Cette question est un petit peu semi polémique mais en fait,
02:24 elle traduit aussi le hiatus qu'il peut y avoir entre les simples constats
02:29 quantitatifs qu'on peut avoir quand on regarde les audiences de médiamétrie
02:33 ou les résultats de l'enquête pratique culturelle et le traitement
02:37 que réserve la sociologie de la culture à la télévision.
02:40 On oublierait facilement que la télévision est encore regardée en
02:46 moyenne 20 heures par semaine dans la population, à la différence des
02:54 temps consacrés à la musique baroque ou au théâtre d'avant-garde.
02:58 Alors, les données sur lesquelles nous nous appuierons pour essayer
03:03 de formuler ou de trouver des premières réponses, ce sont donc
03:07 précisément les enquêtes pratiques culturelles.
03:09 Il y a une coquille et elle est de mon fait, donc je vous prie de m'en
03:13 accuser, de 1997, de 2008 et de 2018, d'où l'alerte d'Internet,
03:19 puisque effectivement, on est sur les trois dernières éditions de
03:22 l'enquête pratique culturelle, qui est une enquête décennale à peu
03:26 de choses près.
03:27 Et puis, on a fait aussi une post-enquête avec une trentaine
03:30 d'entretiens sociologiques réalisés à l'été 2021 auprès d'une trentaine
03:36 de téléspectateurs d'âge et de milieux sociaux divers.
03:40 Donc, on était en sortie de période forte Covid.
03:46 C'était encore un peu fragile, mais les entretiens ont été marqués
03:49 quand même par cette expérience collective et en l'occurrence,
03:53 qui a pu avoir des conséquences sur la télévision.
03:56 Premier élément de réponse, quantitatif, la télévision reste
04:01 très présente dans les foyers.
04:02 On observe toujours un très haut niveau d'équipement, à peu près
04:06 un vingtième des individus de 15 ans et plus ne sont pas confrontés
04:12 à un téléviseur dans leur ménage.
04:14 Et on a à peu près la moitié des individus qui ont au moins deux
04:20 téléviseurs dans leur ménage.
04:23 Ce niveau d'équipement est relativement stable depuis 20 ans.
04:26 Alors, il y a évidemment des évolutions du point de vue de la
04:29 technologie, de la taille des écrans, mais il est relativement
04:32 stable et la population sans télévision reste très spécifique.
04:37 Elle est plus souvent composée de jeunes, de célibataires, d'urbains,
04:40 de fortement diplômés et d'actifs.
04:43 Ce qui peut expliquer les fortement diplômés, notamment la distance
04:46 qu'il peut y avoir entre la sociologie de la culture et l'objet
04:50 télévision.
04:51 Alors, c'est d'un point de vue quantitatif, et j'arrive au dernier
04:56 point, je reviendrai sur le point du milieu, ça fournit un large
04:58 ensemble de téléspectateurs, les deux tiers dont la pratique
05:01 télévisuelle peut être qualifiée de médiane, à côté des pratiques
05:05 résiduelles.
05:06 Donc, les pratiques résiduelles, c'est regarder moins d'une heure
05:07 par jour et se déclarer peu attaché à la télévision, ou intense,
05:12 les télévores qui regardent plus de trois heures par jour, d'un point
05:15 de vue déclaratif, et à qui la télévision manquerait beaucoup
05:19 s'il devait s'en passer.
05:21 Donc, on s'est intéressé un peu plus spécifiquement dans notre
05:25 post-enquête à ces téléspectateurs médians, puisque finalement,
05:31 ces travaux se concentrent souvent sur les marges pour tirer les polarités,
05:35 oubliant que ces téléspectateurs médians constituent la norme,
05:45 au sens statistique du terme, le mode des pratiques télévisuelles.
05:50 Deuxième élément de réponse, pardon, j'ai oublié le point du milieu,
05:55 on a pu observer, ça conduire des entretiens au domicile des
05:59 spectateurs a permis d'observer la centralité, toujours actuelle,
06:05 de la télévision dans l'organisation de la vie quotidienne familiale.
06:08 Et là, on a pu le voir, c'est un tout petit échantillon,
06:11 une trentaine de personnes, mais c'est quand même assez marquant.
06:13 Donc, la télévision, le téléviseur, souvent de grand format,
06:18 placé dans le salon ou dans la cuisine, accessible toujours au regard,
06:22 parfois allumé, y compris pendant l'entretien, en bruit de fond.
06:26 Enfin, voilà, on a une présence du téléviseur qui n'est pas à rechercher,
06:29 qui n'est pas anecdotique, qui reste physiquement présente,
06:34 centrale, et ça se retrouve dans l'organisation familiale.
06:38 Et ça, c'est plutôt le contenu des entretiens qui nous l'a montré.
06:41 Alors, deuxième élément de réponse, on a donc une perte d'une partie
06:46 du public qui était attachée à la télévision.
06:48 Alors, quantitativement, dans les enquêtes pratiques culturelles,
06:51 on a une baisse réelle d'un indicateur, donc le pourcentage de téléspectateurs
06:56 quotidiens parmi les 15 ans et plus toujours, qui passe de 87% en 2008
07:00 à 78% en 2018.
07:02 Alors, cette diminution, elle est très forte chez les jeunes,
07:04 25 points chez les 20-24, et elle est visible dans différents milieux.
07:08 Par exemple, moins 13 points chez les employés ouvriers,
07:11 mais aussi moins 8 points chez les cadres.
07:13 Pourtant, cette baisse réelle, elle est à relativiser,
07:16 puisqu'en fait, la pratique télévisuelle, c'était fortement intensifié
07:18 dans la période précédente, de 1997 à 2008, avec une pratique quotidienne
07:23 qui était à peu près équivalente, puisque passait de 77% à 87%.
07:28 Et cette hausse, elle était liée aux nouvelles chaînes de la TNT,
07:32 à la massification de l'accès aux bouquins numériques et aux nouveaux
07:35 équipements grand format.
07:36 Et donc, en fait, cette forte augmentation n'était pas...
07:39 a constitué finalement une forme de parenthèse, et cette parenthèse,
07:45 elle a été particulièrement...
07:46 l'augmentation était particulièrement marquée pour les catégories
07:52 les plus aisées, plus 20 points chez les cadres, à comparer
07:55 aux 13 points, aux plus 13 points chez les ouvriers et employés.
07:57 Donc c'est moins un recul quantitatif strict de 2008 à 2018
08:02 qu'un retour, une forme de retour à la normale.
08:04 Alors, on le voit sur ces graphiques-là,
08:07 donc on a sur le graphique, sur les barres à gauche,
08:13 la situation d'ensemble, où on voit qu'on a effectivement
08:16 une évolution en action circonflexe.
08:18 On le retrouve aussi chez les employés et les ouvriers.
08:22 Et par contre, on voit que les actions circonflexes ne sont pas,
08:26 finalement, n'arrivent pas à la même situation de départ pour les
08:32 jeunes et pour les cadres.
08:33 Et donc, ce retour à la normale n'est pas un retour à l'identique.
08:36 Et ça, c'est Olivier qui va vous l'expliquer.
08:38 - Donc, effectivement, troisième élément de réponse,
08:42 retour à la normale, mais pas à l'identique.
08:45 Déjà, on le voyait sur le diagramme précédent.
08:50 On observe une transformation du public ou des publics.
08:54 Les 20-24 ans, ça a été dit qu'ils regardaient beaucoup la télévision
08:57 en 97, qui regardaient plus la télévision en 97,
09:00 le font beaucoup moins en 2018, moins 16 points.
09:02 Et puis, d'autre part, la pratique quotidienne a évolué différemment
09:06 selon les milieux sociaux.
09:07 Je ne sais pas si on peut revenir en arrière avec ça, comme ça,
09:10 peut-être.
09:11 On le voit ici, différemment selon les milieux sociaux.
09:14 On voit qu'elle se tasse, la pratique télévisuelle chez les
09:19 ouvriers et les employés, en gros, les classes populaires,
09:21 alors qu'elle augmente.
09:22 C'est presque un résultat inédit chez les cadres et les professions
09:27 intermédiaires inédites, dans le sens où l'image de la
09:31 télévision n'est pas le plus associée à ces catégories-là.
09:35 Transformation des publics, donc, on observe ensuite une
09:39 transformation des usages et on peut se demander, en fait,
09:42 si la télévision, aujourd'hui, ne répondrait pas davantage à des
09:47 choix culturels, plus qu'à, ou davantage qu'à des situations
09:51 de quotidienneté.
09:52 D'un côté, le temps hebdomadaire passé devant le poste diminue,
09:57 moins 2 heures sur 20 ans.
10:00 Mais d'un autre, progresse le degré d'attachement à la télévision,
10:04 degré d'attachement à la télévision qu'on peut mesurer à travers
10:08 les réponses au questionnaire pratique culturelle des Français,
10:12 à la fois à travers l'augmentation de la part des personnes
10:16 indiquant que la télévision leur manquerait beaucoup si elles ne
10:19 pouvaient plus la voir, la regarder, et puis inversement,
10:22 dans la diminution de la part des personnes qui indiquent le contraire.
10:26 Enfin, on assiste depuis une vingtaine d'années à un puissant
10:31 mouvement de segmentation des goûts télévisuels, déclin des canaux
10:37 historiques au bénéfice des autres chaînes de la TNT, surtout chez
10:42 les ouvriers.
10:43 Dans cette évolution, Arte et France 5 se renforcent.
10:48 Ces chaînes sont le plus souvent citées comme les chaînes les plus
10:51 regardées, notamment, on le sait, par les cadres et les professions
10:55 intermédiaires.
10:56 Si je cidale ce renforcement, ce maintien d'Arte et de France 5,
11:00 c'est que pour les autres chaînes, en particulier pour TF1,
11:03 ce n'est absolument pas le cas.
11:05 Quatrième élément de réponse, et je vais essayer de tenir dans les
11:09 quatre minutes qui me restent.
11:10 Quatrième élément de réponse, prendre en compte, impossible d'interpréter
11:15 correctement ces quelques évolutions qu'on vient de signaler sans
11:18 interroger ce que les gens nomment télévision.
11:20 Les entretiens avec les répondants à l'enquête pratique culturelle,
11:25 donc qu'on a retrouvé deux ans après qu'ils aient répondu à cette
11:28 enquête, un peu plus de deux ans, donnent à voir trois types principaux
11:32 d'usage de la télévision.
11:33 La télévision traditionnelle où les programmes sont vus seulement
11:38 sur le téléviseur et ce sont toujours les programmes de la TNT.
11:41 La nouvelle télévision où le poste est beaucoup plus utilisé pour
11:47 regarder les programmes des plateformes ou numériques via YouTube que
11:52 les chaînes de la TNT.
11:53 Et enfin, la télévision hybride où le poste est utilisé pour regarder
11:58 la TNT et aussi les programmes des plateformes et du numérique.
12:02 Ces trois types de télévision ressortent différemment dans les
12:06 entretiens. La télévision hybride s'impose comme le mode principal
12:10 de réception des programmes à entendre ce que les gens nous disent.
12:13 Mais on voit aussi en écoutant ce qu'ils nous disent que la télévision
12:17 traditionnelle se maintient tandis que la nouvelle télévision qui est
12:21 parfois décrite dans certains médias comme le mode aujourd'hui devenu
12:24 dominant de réception des programmes apparaît au contraire dans les
12:27 entretiens recueillis, en tout cas très minoritaire.
12:30 Les entretiens donnent ensuite à voir une relégation de la télévision
12:35 traditionnelle au rang de dispositifs anciens et dépassés.
12:39 Deux effets semblent jouer, je ne vais pas trop les commenter.
12:42 D'une part un effet d'âge, Netflix, le numérique s'impose chez les
12:47 jeunes, en particulier les jeunes adultes célibataires.
12:51 Et puis d'autre part un effet de modernité en gros pour toute une
12:55 partie de la population enquêtée par entretien et en particulier pour
13:01 des ouvriers et des employés, pour des personnes peu diplômées.
13:04 Netflix ce n'est plus la télévision.
13:07 Netflix c'est mieux que la télévision.
13:09 Netflix incarne la possibilité de vivre avec son temps.
13:12 C'est ce qu'on appelle un effet de modernité.
13:15 Quand ces personnes parlent de la télévision en fait ils disent ne
13:19 plus la voir parce qu'ils regardent Netflix.
13:22 Ce qui est intéressant de regarder, de voir c'est que cet effet de modernité
13:26 est très peu présent chez d'autres téléspectateurs appartenant aux
13:29 catégories moyennes et supérieures pour qui Netflix n'est jamais
13:34 une chaîne de plus.
13:35 Donc on peut se demander aussi si cet effet de modernité ne vient pas
13:39 biaiser d'une certaine façon les résultats à l'enquête pratique
13:42 culturelle des Français.
13:45 Peut-être que cette baisse de la pratique télévisuelle dans les
13:50 catégories populaires peut s'interpréter pour une part à l'aide
13:53 de ce biais-là, effet de modernité.
13:56 Enfin dernier élément mais j'ai plus le temps c'est ça.
14:00 Les entretiens mettent en lumière des usages différents des plateformes
14:04 comme Netflix.
14:06 Un premier usage nettement opposé à la télévision traditionnelle.
14:11 L'effet de modernité que je viens de commenter l'explique en partie
14:15 mais il y a aussi un autre effet qui joue.
14:19 On observe à travers les entretiens un usage spécifique du poste
14:24 du téléviseur qui traduit une forme d'élitisme culturel à la maison.
14:29 En gros Netflix est utilisé pour reproduire dans certaines catégories
14:33 de ménage appartenant au pôle culturel des catégories supérieures
14:38 on peut dire comme ça, participant à introduire dans le foyer quelque
14:43 chose comme le cinéma d'arrêt d'essai.
14:45 Un autre usage des plateformes où cette fois-ci celles-ci sont associées
14:53 à la télévision traditionnelle.
14:55 On repère que finalement Netflix ramène devant le poste des téléspectateurs
15:00 qui s'en étaient éloignés.
15:02 Alors je dis ça, je finis là-dessus.
15:04 C'est peut-être aussi à la source d'un autre biais déclaratif dans
15:08 l'enquête pratique culturelle des Français.
15:10 On voyait tout à l'heure sur le graphique la pratique télévisuelle
15:14 augmentée chez les catégories moyennes et supérieures.
15:17 Il faudrait voir quand ils répondent au questionnaire s'ils ont une pratique
15:21 régulière au quotidien de la télévision et quand ils disent oui
15:24 il faudrait pouvoir voir à quoi ils disent oui.
15:26 Est-ce qu'ils regardent la télévision ou est-ce que tout simplement ils
15:29 regardent davantage Netflix.
15:31 Je conclue par deux mots.
15:35 Si j'ai encore le temps.
15:39 Le poste de télévision conserve une place importante dans les pratiques
15:43 culturelles quotidiennes.
15:45 La baisse tendancielle de la durée n'empêche pas un attachement qui
15:49 se confirme.
15:50 Néanmoins les usages se transforment.
15:52 Ils se transforment selon les générations.
15:54 Ils se transforment dans une logique de segmentation de l'offre et des
15:57 goûts.
15:58 Ils se transforment enfin vers une hybridité de plus en plus affirmée
16:01 entre les canaux historiques, les plateformes et les contenus
16:06 numériques.
16:07 Merci pour votre attention.
16:08 (Applaudissements)

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