Catégorie
🤖
TechnologieTranscription
00:00 Et on passe tout de suite pour avoir un petit temps d'échange à la présentation
00:05 de Julia Cagé qui est professeure à Sciences Po et qui va nous parler
00:11 d'un sujet très intéressant ici à l'ARCOM puisqu'il s'agit des biais
00:17 et donc finalement de l'influence sur l'information des différents
00:25 intervenants à l'information.
00:27 Merci beaucoup chers collègues pour cette présentation.
00:30 Merci beaucoup. Merci pour l'invitation.
00:31 Merci en particulier aux organisateurs de cette première journée d'études
00:34 de l'ARCOM.
00:36 Je suis très contente de venir ici présenter mes travaux joints avec
00:39 Nicolas Hervé et Maurice Enghel qui sont ici dans la salle ainsi que Camille
00:43 Hervoy qui est à Mannheim.
00:44 On a eu des discussions depuis ce matin sur le poids et en particulier
00:49 l'influence à travers les parts d'attention des différents médias.
00:52 On sait que l'information fournie par les médias n'est pas toujours
00:56 neutre, qu'elle peut être biaisée y compris politiquement.
00:58 Une des questions qui se posent c'est la manière dont on mesure ce biais.
01:01 L'autre question qui se pose et qui est vraiment essentielle ce sont
01:05 les déterminants du biais médiatique.
01:07 Qu'est-ce qui fait qu'un média est biaisé ?
01:09 Est-ce que c'est l'actionnaire ?
01:11 Ce que j'ai entendu tout à l'heure de la présentation de Patrick Hedinon
01:14 par exemple, ce ne serait peut-être pas une hypothèse retenue.
01:16 Est-ce que ce sont les consommateurs ?
01:19 Est-ce qu'un média va être biaisé simplement pour répondre à une
01:22 demande de son audience ?
01:23 Ou est-ce que ce sont les journalistes eux-mêmes ?
01:25 Alors on peut débattre pendant des heures de l'influence d'un média
01:29 sur les comportements des consommateurs.
01:30 C'est un peu comme l'œuf ou la poule.
01:31 Est-ce que c'est l'œuf d'abord ou est-ce que c'est la poule ?
01:34 Est-ce que c'est CNews d'abord qui a proposé un contenu plutôt marqué
01:37 à droite ?
01:38 Ou est-ce que CNews est venue répondre à une demande de la part de
01:42 l'électorat de Rixembourg ?
01:44 Nous, plutôt que de s'interroger d'un point de vue philosophique sur
01:47 cette question, on s'est dit qu'on allait essayer de le quantifier et
01:50 de le mesurer.
01:51 Pour faire ça, qu'est-ce qu'on a fait ?
01:52 On a pris l'ensemble des programmes diffusés sur les 14 principales
01:56 chaînes de télévision et 8 principales radios en France de 2002 à 2022.
02:01 On a pris tous les programmes des chaînes de télévision en France,
02:04 tous les programmes des chaînes de radio en France.
02:08 Et pour chacun de ces programmes, on a au total environ 6 millions
02:11 de programmes.
02:12 On va regarder la liste des invités et puis on va regarder également
02:16 la liste des journalistes.
02:17 Et donc on va avoir nos différents acteurs.
02:18 Les journalistes d'une part, les consommateurs à travers l'audience
02:23 de ces différents programmes et les actionnaires qui ont changé entre
02:27 2002 et 2022, ce qui va nous permettre d'étudier finalement le poids
02:30 de ces différents acteurs dans le biais médiatique.
02:33 Comment on mesure le biais ?
02:34 Nous, on va faire le choix, ce qui n'est pas évident.
02:36 D'ailleurs, ce n'est pas un choix qui est exclusif.
02:39 On peut aussi mesurer le biais en étudiant le contenu.
02:42 On a décidé, pour mesurer le biais des différentes chaînes ici,
02:46 de regarder les invités, tous les types d'invités,
02:49 les invités qui sont des politiques, des femmes et des hommes politiques
02:52 au sens du régulateur et les invités qui, au sens du régulateur,
02:56 ne sont pas à proprement parler politiques, mais qui peuvent cependant
03:00 tenir des propos tout à fait politiques sur les différentes antennes.
03:04 Ça, c'est ce qu'on va faire d'une part.
03:06 On va regarder qui s'explique, qui parle sur les différentes
03:09 chaînes de radio et de télévision.
03:11 Et puis la deuxième chose qu'on va faire, c'est qu'on va étudier
03:14 concrètement, à partir de cette série extrêmement longue de données,
03:18 encore une fois, on regarde 2002-2022, l'effet de l'arrivée d'un nouvel
03:22 actionnaire, essayer de comprendre d'une part si, oui ou non,
03:26 l'arrivée d'un nouvel actionnaire, au moment de son arrivée,
03:29 c'est-à-dire au moment de l'impact finalement de l'entrée d'un nouvel
03:32 actionnaire, va entraîner un changement de ligne éditoriale.
03:35 Et ensuite, on va essayer de comprendre pourquoi, à travers quel mécanisme.
03:38 Et notamment, est-ce qu'on a ce changement de ligne éditoriale,
03:41 parce qu'on va avoir un changement de la direction à la tête de la chaîne,
03:44 un changement des programmes pour un même type de programme,
03:47 un changement des présentateurs, etc.
03:49 Donc comment on a fait pour faire ça ?
03:51 On a pris cette liste de programmes entre 2002 et 2022,
03:55 on a 6 millions de programmes, et on va s'appuyer en grande partie
03:59 sur le travail merveilleux et assez impressionnant, il faut dire,
04:02 qui est fait chaque jour par les documentaristes de l'Institut
04:06 national de l'audiovisuel.
04:08 Si vous allez aujourd'hui en ligne sur le site de l'INA,
04:11 vous avez une description extrêmement précise, pointilleuse,
04:15 continue de tous les programmes.
04:17 Donc nous, on va utiliser une partie de leurs données,
04:20 qui en fait sont bien plus riches que ça.
04:22 On va prendre l'ensemble des programmes,
04:24 on va prendre la durée des programmes,
04:26 on va prendre la liste des présentateurs de ces programmes,
04:29 on va prendre la liste des invités dans ces programmes.
04:31 Donc on a une vision à peu près exhaustive,
04:33 à l'exception de tout ce qui va relever de la fiction,
04:35 et à l'exception de tout ce qui va relever du sport,
04:38 parce que nous, ce qui nous intéresse, en fait,
04:39 c'est des programmes qui ont au moins un présentateur
04:42 et au moins un invité.
04:45 Donc typiquement, la Coupe du monde au Qatar,
04:47 on va la boycotter dans notre étude.
04:49 Donc voilà, pas seulement dans notre étude.
04:52 Mais le sport ne doit pas être politique, pareil.
04:56 Donc à partir de là, on va prendre l'ensemble des invités
05:00 et on va les classer.
05:01 D'une part, on va classer les invités
05:03 qui sont des invités purement politiques.
05:06 Alors ça, comment on a fait ?
05:07 C'était pas la partie la plus compliquée.
05:09 On va prendre la liste des candidats
05:11 dans toutes les élections depuis le début des années 2000.
05:15 Élections présidentielles, législatives,
05:16 régionales, européennes, municipales.
05:18 Je dis que c'est pas la partie la plus compliquée.
05:20 En fait, c'est pas tout à fait facile non plus,
05:23 parce que vous avez un nombre étonnant de Jean-Martin
05:25 qui se présente aux différentes élections municipales,
05:28 et ils ne sont quand même pas...
05:29 Tous les Jean-Martin à la télévision
05:30 ne sont quand même pas candidats aux municipales.
05:33 Bon, ça, ça a été une partie du travail.
05:34 Donc on fait ça à partir des candidats aux élections,
05:37 à partir des élus,
05:38 et à partir aussi de tout ce qu'on va trouver
05:40 dans les membres des différents cabinets, etc.
05:43 La 2e chose qui est plus compliquée,
05:46 c'est de classifier les intervenants
05:49 qui ne sont pas directement des femmes et des hommes politiques.
05:54 C'est vrai que là, on va vous présenter
05:55 nos choix méthodologiques,
05:56 mais je pense que c'est aussi de la responsabilité
05:58 des autorités de régulation
06:00 de déterminer les meilleures méthodes.
06:03 Nous, comme chercheurs, on s'est appuyés
06:05 sur 3 sources potentielles.
06:07 Un, on a établi la liste de toutes les universités d'été
06:10 des partis politiques depuis le début des années 2000.
06:13 Et donc on a pris tous les invités et participants
06:16 à ces universités d'été.
06:17 Ca a été notre 1re source de données
06:20 pour classifier politiquement les différents intervenants.
06:23 La 2e chose qu'on a fait, c'est qu'on a pris
06:25 toute la liste des tribunes de soutien
06:27 aux différents candidats pour les élections législatives
06:29 et pour les élections présidentielles,
06:31 en faisant l'hypothèse que si vous soutenez
06:34 publiquement à travers un article dans un média
06:38 tel ou tel candidat, vous pouvez être considéré
06:40 du bord de ce candidat.
06:41 Et puis la 3e chose qu'on a fait, c'est qu'on a pris
06:43 l'ensemble de la liste des think tanks en France.
06:45 On a pris les think tanks qui sont engagés politiquement.
06:47 On a pris à la fois les membres de la gouvernance
06:50 de ces think tanks et ceux qui écrivaient pour ces think tanks.
06:52 Je ne vais pas rentrer dans tous les détails
06:53 parce qu'on est un peu contraints par le temps.
06:55 Il faut savoir qu'on n'a pas attribué une étiquette politique
06:58 de manière continue.
06:59 Ce n'est pas parce que, je ne sais pas, en 2012,
07:01 vous signez une tribune de soutien à François Hollande
07:03 dans le monde que vous allez être classifié
07:05 parti socialiste de 2012 jusqu'à aujourd'hui dans nos données.
07:09 On a fait ça en prenant en compte la dimension temporelle.
07:12 À partir du moment où vous observez, par exemple,
07:13 à une université d'été ou en signant une tribune,
07:16 vous allez être classifié proche du parti à ce moment-là.
07:19 On vous classifie avec ce parti quelques mois auparavant.
07:22 C'est une probabilité entre 0 et 100.
07:24 Et puis l'effet va disparaître au cours du temps,
07:26 ce qui autorise, et ça, on le voit dans les données,
07:29 des participants à changer de bord politique au cours du temps,
07:32 puis aussi des participants à se politiser à un moment donné
07:35 ou à se dépolitiser à un autre moment.
07:38 Je veux vraiment insister sur ces 2 classifications qu'on a,
07:40 à la fois les femmes et hommes politiques,
07:42 au sens propre du terme,
07:43 et puis ces femmes et hommes politiques
07:45 non directement engagés politiquement,
07:47 parce qu'on va voir que ça joue beaucoup, en fait,
07:49 dans la mesure du biais des différentes chaînes de télévision
07:52 et stations de radio.
07:54 La dernière chose qu'on a faite,
07:56 c'est qu'on s'est complètement attaché les mains, on va dire,
07:59 pour classifier politiquement
08:01 les différents partis de la gauche à la droite.
08:04 On ne l'a pas fait nous-mêmes.
08:05 On a utilisé une classification
08:06 qui est faite par des chercheurs en sciences politiques,
08:08 qui est refaite à intervalles réguliers au cours du temps,
08:10 qui s'appelle le Chapelle-Île-sur-Vée,
08:12 ce qui va nous permettre, en fait,
08:14 d'avoir cette étude sur le long terme
08:16 de la part de la gauche à la droite
08:19 dans les différents programmes.
08:20 Donc on a en tout 300 000 invités
08:25 entre 2002 et 2022.
08:26 Ça va représenter 2,9 millions d'invitations.
08:29 On a certaines superstars.
08:31 Parmi les principaux invités, bien sûr, il y a les élus.
08:34 Didier Deschamps arrive aussi très, très haut.
08:36 Entre 2002 et 2022.
08:37 Alors ce qui fait qu'en termes d'apparition,
08:40 on en a quand même pas mal
08:41 qui ne sont pas du tout classifiés politiquement.
08:43 Mais c'est normal, puisqu'on a l'ensemble des programmes.
08:46 Donc on a à peu près trois quarts des invités
08:48 qui, en termes de temps de parole,
08:50 ne vont pas être classifiés politiquement.
08:51 Un quart qui vont l'être,
08:52 certains en tant que femmes et hommes politiques,
08:54 et puis d'autres en tant que ces personnalités
08:57 non directement femmes et hommes politiques,
08:59 mais néanmoins engagées politiquement.
09:02 Alors ça nous permet de faire différentes choses.
09:04 La 1re chose que ça nous permet de faire
09:05 de manière complètement brute,
09:07 là, c'est sur l'ensemble de la période 2002-2012,
09:10 quand on regarde le temps de parole
09:11 des différentes familles politiques
09:13 dans les différentes radios et télévisions,
09:15 ça nous permet de classifier le temps de parole
09:18 de l'extrême gauche à l'extrême droite
09:19 sur les différentes chaînes.
09:22 Donc ça, c'est les données brutes.
09:23 C'est ce qui nous permet d'avoir une espèce d'approche
09:25 descriptive, finalement,
09:27 de l'industrie audiovisuelle aujourd'hui en France.
09:30 La 2e chose qui va se poser,
09:32 c'est de savoir dans quelle mesure
09:34 on a une sur- ou sous-représentation
09:36 de tel ou tel mouvement politique
09:38 sur telle ou telle chaîne de télévision et de radio.
09:41 C'est une question qui est très loin d'être simple.
09:44 C'est quoi la représentation optimale
09:47 d'un parti politique à un moment donné du temps ?
09:49 Si vous prenez simplement 2 mesures
09:51 qui seraient d'une part le nombre d'élus,
09:54 donc le pourcentage des élus, par exemple, à l'Assemblée
09:56 représenté par une famille politique,
09:58 ou la popularité d'une famille politique
10:00 dans les sondages à un moment donné du temps,
10:02 simplement ces 2 mesures-là,
10:04 sur la période 2002-2022,
10:05 elles vont pas correspondre du tout.
10:07 Donc on n'a pas, en fait, dans l'absolu,
10:09 une espèce d'idée de la juste représentation
10:11 des différentes familles politiques.
10:12 Donc nous, ce qu'on a décidé de faire pour l'étude,
10:14 c'est de le faire en termes relatifs.
10:16 On s'est dit, on va regarder sur le temps long
10:19 en contrôlant pour les caractéristiques
10:20 de chaque année, en fait, de chaque période.
10:22 On a programme par programme.
10:23 Donc on peut contrôler pour les périodes électorales,
10:25 les périodes non électorales,
10:27 les changements de majorité, etc.,
10:29 sachant qu'il y a des règles en plus spécifiques
10:30 de temps de parole,
10:32 notamment pour la majorité en place.
10:34 On va contrôler pour tout ça.
10:35 Et puis on va regarder le temps de parole relatif
10:38 des différentes familles politiques
10:40 sur les différentes chaînes.
10:42 Là, je vais vous présenter quelques résultats.
10:45 Là, c'est sur l'ensemble de la période à nouveau.
10:47 Si vous prenez tous ceux qui sont classés politiquement,
10:51 c'est le temps de parole de la droite
10:54 versus le temps de parole de la gauche
10:56 sur les différentes chaînes par rapport à France 2.
10:58 Donc là, en fait, notre point de référence,
11:01 ça va être France 2.
11:02 Donc si vous êtes à gauche,
11:03 vous donnez plus de temps de parole à la gauche
11:06 que France 2.
11:07 Si vous êtes à droite,
11:08 vous donnez plus de temps de parole à la droite
11:10 que France 2.
11:11 Et on voit quand même des différences
11:13 relativement importantes,
11:15 avec à gauche de France 2,
11:17 des chaînes comme RT, France Culture, France Inter,
11:19 et à droite de France 2,
11:21 des chaînes comme BFM Radio, CNews,
11:23 avant ITD, puisqu'on est sur l'ensemble de la période,
11:26 et TMC.
11:28 Alors ensuite, la 2e question qui se pose,
11:31 on peut mesurer le biais par chaîne,
11:32 c'est qu'est-ce qui permet d'expliquer
11:35 ces choix médiatiques des différentes chaînes ?
11:36 En particulier, est-ce que c'est l'actionnaire
11:38 qui va jouer un rôle ?
11:39 Est-ce que c'est la demande qui va jouer un rôle ?
11:41 Ou est-ce que ce sont les journalistes eux-mêmes
11:43 qui peuvent jouer un rôle dans le choix de leurs invités ?
11:48 Comment on fait pour mesurer ça ?
11:49 En fait, ce qu'on va faire,
11:51 c'est qu'on va utiliser ce qu'on appelle en économie
11:54 un modèle à effet fixe.
11:56 L'idée, c'est d'annuler absolument tous les autres facteurs,
11:59 donc d'annuler, par exemple,
12:00 la spécificité d'une période électorale,
12:02 d'annuler le fait que la popularité d'un parti
12:04 ne va pas être la même en 2005, en 2010 ou en 2015,
12:08 et d'isoler l'effet propre des journalistes,
12:10 d'isoler l'effet propre des actionnaires,
12:12 et d'isoler l'effet propre des chaînes,
12:14 telle que mesurée par l'audience
12:16 du point de vue des consommateurs.
12:18 Comment on peut faire ça ?
12:19 Et en particulier, comment vous pouvez isoler
12:22 l'effet d'un journaliste
12:24 dans le choix des invités sur un média ?
12:27 Pour faire ça, en fait, on va utiliser le fait
12:29 que grâce à ces 22 médias et à ces 20 ans de données,
12:32 on a beaucoup de journalistes,
12:33 y compris à l'intérieur d'une même saison médiatique,
12:36 qui vont travailler pour différents médias
12:38 et qui vont travailler pour différents actionnaires.
12:41 En fait, en contrôlant pour la particularité d'un média,
12:44 en contrôlant pour les caractéristiques d'un actionnaire
12:46 et en utilisant ces journalistes qui vont travailler
12:49 soit d'une année sur l'autre,
12:50 soit à l'intérieur d'une même saison médiatique
12:53 pour deux ou trois médias différents,
12:55 on peut isoler l'effet propre de ces journalistes
12:58 sur le choix des invités
13:00 par rapport à la ligne du média,
13:02 indépendamment de ces journalistes-là.
13:04 Et en fait, c'est ça qu'on va faire dans un premier temps du papier
13:07 pour essayer de voir l'importance, finalement, des journalistes
13:11 dans le choix des invités.
13:13 Là, du coup, c'est l'ensemble des liens qu'on va utiliser.
13:16 En fait, ce qu'on voit, c'est qu'on a une assez grande mobilité
13:19 des journalistes entre les différents médias
13:22 au cours du temps.
13:23 Et ça va nous permettre d'isoler l'effet du biais
13:26 qui est dû aux journalistes
13:28 de l'effet du biais qui est dû aux chaînes.
13:31 Et ce qu'on trouve, c'est deux choses ici.
13:32 C'est que, un, en moyenne, sur la période,
13:35 l'effet des journalistes est plus important
13:37 que l'effet des chaînes.
13:38 Donc, en fait, les journalistes ont un poids important
13:40 dans le choix de leurs invités,
13:42 mais qu'au cours des dernières années,
13:44 en particulier sur la dernière période,
13:45 qui est 2015-2022,
13:46 on va avoir un poids croissant joué par les actionnaires.
13:51 Quels sont les effets d'un changement d'actionnariat ?
13:54 Pour ça, on a utilisé un changement d'actionnariat
13:56 qui a eu lieu en France en 2015
13:58 avec la prise de contrôle de Vivendi
14:01 par le groupe de Vincent Bolloré,
14:04 ce qui a conduit à la prise de contrôle de 3 chaînes,
14:06 Canal+, C8 devenu D8,
14:09 et ITL devenu CNews,
14:11 et ce qui a également conduit à la plus grande grève
14:14 de l'histoire de l'audiovisuel privé
14:16 avec la grève à ITL en 2016.
14:18 Je commence par vous montrer des effets complètement bruits.
14:20 Alors ça, c'est vraiment des statistiques descriptives.
14:22 On a les données, vous pouvez reproduire
14:24 exactement le même graphique.
14:26 On a pris le temps de parole sur toutes les chaînes,
14:31 ça, c'est la ligne en pointillé,
14:35 versus sur les chaînes qui sont possédées
14:37 par Vincent Bolloré depuis 2015,
14:40 et c'est le temps de parole de l'extrême droite,
14:43 des invités d'extrême droite.
14:44 Qu'est-ce que vous voyez ici ? Vous voyez 2 choses.
14:46 Et c'est là où c'est important de comprendre l'analyse
14:49 comme la volonté d'isoler l'effet causal
14:51 d'un changement d'actionnaire.
14:53 Ce que vous voyez, c'est que si vous regardez
14:55 avant l'acquisition et le changement d'actionnariat en 2015,
14:58 entre 2005, 2014, 2015,
15:01 la part du temps de parole de l'extrême droite
15:04 sur les chaînes dont Vincent Bolloré va faire l'acquisition
15:07 et sur les chaînes dont il ne fait pas l'acquisition
15:09 est relativement la même. Il y a des variations.
15:11 La part du temps de parole de l'extrême droite
15:13 dans les médias en général augmente au cours du temps,
15:16 mais les différentes chaînes suivent exactement
15:19 les tendances parallèles.
15:20 Il n'y a pas d'écartement.
15:22 Au moment où Vincent Bolloré fait l'acquisition de ces chaînes,
15:25 ce qu'on va voir, c'est une divergence de plus en plus forte
15:28 avec un temps de parole croissant donné
15:30 aux invités d'extrême droite sur les chaînes
15:32 qui sont possédées par Vincent Bolloré
15:34 versus les 19 autres chaînes de télévision et de radio
15:39 qui font partie de notre échantillon de données.
15:43 Ça, c'est vraiment les données brutes.
15:45 Si vous ne prenez rien en compte, c'est la moyenne par période.
15:47 Après, on peut faire ça un tout petit peu mieux
15:49 d'un point de vue économétrique.
15:51 Notamment, on peut isoler les périodes électorales.
15:54 On peut contrôler pour les caractéristiques de l'audience.
15:56 On peut contrôler pour les caractéristiques
15:59 d'une année donnée.
16:00 Donc, on va rajouter ce qu'on appelle un certain nombre
16:01 d'effets fixes et de variables observables
16:05 pour essayer de mieux identifier l'effet de l'acquisition
16:08 et l'effet d'un changement d'action arrière.
16:10 C'est ce qu'on a fait ici.
16:12 Donc là, si vous prenez l'effet propre
16:16 du changement d'action arrière qui a lieu en 2015
16:20 et vous regardez l'effet sur les invités de l'extrême droite,
16:23 vous constatez la même chose.
16:24 C'est-à-dire qu'en fait, il n'y a pas de différence
16:27 entre ce qui se passe sur Canal+, C8D8 et CNews ITD
16:32 avant 2015 et à partir de 2015, le changement d'action arrière.
16:35 Vous avez une forte croissance du temps de parole
16:38 de l'extrême droite sur les chaînes du groupe Bolloré.
16:41 Maintenant, si on se focalise sur CNews,
16:43 la chaîne d'information en continu,
16:45 on voit que la magnitude de cet effet est encore plus forte.
16:48 En termes de magnitude, l'écart qui va être dû
16:50 à la reprise en main par Vincent Bolloré,
16:52 il est l'équivalent de 20 points de pourcentage
16:54 en termes de temps de parole,
16:56 ce qui est quand même une magnitude
16:57 qui est relativement conséquente.
16:59 Là, c'est si on prend que les femmes et les hommes politiques.
17:01 C'est-à-dire que si jamais vous n'êtes pas d'accord
17:02 avec le fait qu'on doive classifier
17:04 une partie des invités comme politiques,
17:06 même si officiellement, ils n'ont pas été candidats
17:08 ou en campagne, et que vous vous intéressez
17:10 qu'à la classification existante,
17:11 en regardant les femmes et les hommes politiques,
17:13 on voit déjà cette augmentation très forte
17:15 qui suit la reprise en main de CNews par Vincent Bolloré.
17:19 Si vous prenez également en compte,
17:21 uniquement en compte les invités non politiques,
17:23 on voit que c'est ça aussi
17:25 qui va extrêmement fortement augmenter,
17:27 notamment au cours des dernières années.
17:29 Dans un cas comme dans l'autre,
17:31 je veux quand même souligner quelque chose.
17:32 Ca s'est fait, la divergence apparaît à partir de 2015.
17:36 Elle saute pas à 20 points de pourcentage à partir de 2015.
17:40 La métaphore que j'aime bien faire ici,
17:44 c'est celle de la grenouille.
17:45 Il y a des fois, je me sens un peu comme une grenouille,
17:47 et je me dis que, tiens, comment ça se fait
17:48 qu'on se soit laissé cuire dans la casserole,
17:51 plutôt que de réagir au changement de ligne éditoriale
17:54 d'un certain nombre de médias.
17:56 Et en fait, je pense que c'est un peu comme la grenouille
17:58 dans la casserole, c'est-à-dire que l'eau,
18:00 quand elle a commencé à bouillir, elle était plutôt tiède,
18:02 que ça a augmenté petit à petit,
18:04 et puis, au moment où il était trop tard
18:06 pour sortir de la casserole,
18:07 en fait, étant donné qu'on était déjà cuit,
18:10 on s'est laissé cramer.
18:12 Voilà.
18:13 Et ça, c'est quand même relativement intéressant,
18:15 parce que ça pose aussi des questions
18:17 du point de vue de comment on fait
18:20 pour réguler un changement de ligne éditoriale,
18:22 si, au cours des mois précédents,
18:24 un changement qui avait déjà commencé
18:25 n'a pas d'abord été régulé,
18:28 ce qui renvoie, de mon point de vue,
18:30 du point de vue de l'Orcom,
18:32 à ce qu'on pourrait appeler la jurisprudence numéro 25.
18:34 La dernière chose que je veux souligner,
18:37 mais je vais juste conclure là-dessus,
18:39 c'est à travers quoi ces changements se font.
18:42 En fait, on le documente,
18:43 il y a à la fois un changement en termes de direction,
18:46 donc là, on va décortiquer tous les changements
18:49 à la tête de la gouvernance de ces différentes chaînes,
18:51 il y a aussi un changement en termes de choix des journalistes.
18:56 Et si je pouvais finir sur un point,
18:59 il y a la question de l'actionnariat.
19:02 Et de facto, il sera peut-être difficile de dire
19:05 qu'on va limiter l'actionnariat
19:08 de tel ou tel média par un seul actionnaire à 20 %,
19:12 difficile d'avoir un changement de régulation
19:13 qui fasse que demain, un actionnaire
19:15 ne puisse pas détenir plus de 20 % d'un média existant.
19:19 Il se trouve que dans la PPL
19:21 que Patrick Eveneau évoquait tout à l'heure,
19:23 il s'agissait pas de 20 % du capital,
19:26 mais il s'agissait de 20 % des droits de vote.
19:29 Et modifier des droits de vote, pour le coup,
19:30 ça peut être fait de manière rétroactive,
19:33 et ça permet, si on ne peut pas changer
19:35 la nature de l'actionnaire,
19:36 au moins d'en limiter les pouvoirs,
19:38 y compris en termes de capacité d'imposition
19:40 d'une ligne éditoriale. Merci.
19:42 (Applaudissements)
19:45 (Applaudissements)