• il y a 3 jours
"On n’arrête pas d’essayer de trouver des solutions à nos vies, à nos malheurs. En voilà une : essayer de comprendre ce qui se passe quand on lève les yeux vers le ciel, quand on se plonge dans l’eau…"

Sylvain Tesson discute avec Augustin Trapenard alors qu’il joue un rôle central dans "La panthère des neiges" présenté au Festival de Cannes.
Transcription
00:00On est agité, on traverse le monde, on est fou quoi en fait.
00:03Et ce qu'on ne sait pas, c'est qu'on est épié partout, partout.
00:07Il y a des surveillants généraux, mais qui sont les bêtes, qui est le monde sauvage.
00:11Ce n'est pas Big Brother, c'est Animal Brother.
00:13C'est Animal Brother, exactement.
00:15C'est Big Panther, c'est pas la Pachamama, mais c'est la Panthéramama
00:19vous regarde. Et même là, vous voyez, là, on se parle là.
00:22Mais il y a une Panthéramama.
00:23Mais on ne sait pas ce qui se passe là.
00:24Mais il y a certainement des tas d'insectes dans ces pots de fleurs
00:27et dans toute cette déclaration magnifique de champs de salade verte
00:30qui sont en train de nous regarder.
00:32Il est possible même que les mouettes rigolent.
00:35Peut être que ce ricanement que nous entendons au tomber du ciel
00:38est en fait une juste considération de ce que nous sommes en train de faire.
00:43Vous êtes prêt Sylvain ?
00:44Mais c'est bon Augustin, vous pouvez y aller quand vous voulez.
00:46La beauté Sylvain, la beauté, vous dites que plus personne ne s'y intéresse.
00:50Oui, enfin, il y a des gens qui s'y intéressent.
00:53Toute généralité est fausse, comme on dit quand on aime la généralité.
00:56Mais la beauté, elle sauvera le monde, disait Dostoïevski.
01:00Mais encore faut-il que quelque chose sauve la beauté.
01:03Or, elle n'est plus une préoccupation.
01:05Dans ça, je le crois.
01:06En tout cas, de nos dirigeants politiques.
01:08Ils ne disent jamais ça.
01:09Le mot beauté est absolument absent maintenant de la considération.
01:12Et la rendre visible, c'est un engagement alors aujourd'hui ?
01:16Oui, dire qu'elle est là, dire qu'elle est là.
01:18Et dire qu'il faut de toutes ses forces.
01:20Qu'est-ce que c'est que la vie ?
01:21Vous vous rendez compte ?
01:21On est jeté là, on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas d'où on vient.
01:24Avec des mouettes qui ricanent.
01:25Avec des mouettes qui ricanent.
01:26Avec le vide qui est là et qui nous appelle au cas où les choses se passent mal.
01:29Enfin...
01:30Tout va bien là, Sylvain Joachim.
01:32Oui, ce n'est pas assez éjectable.
01:33Non ?
01:34Non, mais toujours est-il que cette absurdité, à quoi sert-elle ?
01:39À quoi sert-elle ?
01:39Franchement, ça va durer encore quelques mois.
01:41Vous, vous avez quelques belles années devant vous, moi quelques belles semaines.
01:44Mais si ce n'est pas pour aller essayer de reconnaître,
01:47de reconnaître les apparitions de la beauté,
01:49mais à quoi ça sert, franchement ?
01:51Il y a quelque chose entre l'espoir, l'espoir béat.
01:54Tout ira mieux demain, les technologies vont nous sauver,
01:56la Silicon Valley va venir à notre secours,
01:58grâce à tous ces néo-prophètes du silicium.
02:02Je vous sens ironique.
02:04Très ironique, je n'ai pas envie de me faire gouverner par des puces.
02:06Moi, vous comprenez, des puces au silicium, non merci.
02:08À moins que ce soit des puces animales.
02:10Oui, ça je veux bien.
02:11Se gratter, oui, mais se soumettre, non.
02:14Alors moi, je ne veux pas me soumettre à une puce au silicium.
02:17Alors il y a quelque chose entre l'espoir, l'espoir béat,
02:20et le requiem désespéré.
02:22Je crois que l'affût, le regard, l'émerveillement,
02:26la considération de la beauté dans sa représentation artistique
02:30et dans sa réalité immédiate,
02:33notamment dans la contemplation des bêtes,
02:36est une troisième voie.
02:37Ni requiem, ni espoir infantile et béat.
02:42Il y a quelque chose, il y a la voie de la panthère au milieu.
02:44Et qu'est-ce que c'est la voie de la panthère ?
02:45C'est essayer de regarder où se traque le beau.
02:48Ça peut être devant un tableau, la représentation du beau,
02:52et ça peut être devant la forme de la nature,
02:54mais l'une étant la réponse que l'homme a trouvée à l'autre.
02:57Vous voyez, il y avait un mouvement, il y avait les mouvements,
02:59au début du XXe siècle, qui s'appelaient les arts et les lettres.
03:03Moi, je milite pour les arts et les bêtes.
03:05Quand l'image, en l'occurrence le surgissement de la panthère des neiges,
03:09on n'est pas sûr de la voir, qu'est-ce qui se passe ?
03:12Déjà, le principe est beau, vous l'avouez quand même, non ?
03:15C'est de se dire on va voir quelque chose dont on n'est pas sûr de l'advenu.
03:19Ça veut dire qu'il y a une espérance, qu'il y a une gratuité,
03:22qu'on n'est pas là absolument à exiger que la réalité prenne la forme de nos rêves.
03:27Et à un moment, il faut se décapitalistiser, se dépublicitariser.
03:33Il faut accepter que la vie n'est pas uniquement la convocation immédiate,
03:39l'ordre donné au réel de se soumettre à votre désir.
03:43Et ça, ça implique le temps, l'attente.
03:45En l'occurrence, qu'est-ce qu'il y a de beau dans l'attente ?
03:48L'attente, c'est une confrontation avec soi-même.
03:54Parce qu'il ne se passe rien, vous êtes devant le néant.
03:56Il faut donc une vie intérieure.
03:57Quand vous attendez pendant 35 heures, par moins 40 devant un rocher,
04:02où votre ami photographe Vincent Meunier, lui, s'excite
04:05parce qu'il veut passer tout d'un coup une sauterette ou un lapin,
04:09moi, j'ai une vie intérieure bien moindre.
04:11Quand je plonge en moi, c'est une expérience de vertige, de vide.
04:16Il faut être alpiniste quand on fait de l'introspection.
04:18Vous dites que l'attente, ça aide à aimer le monde.
04:21Oui, bien sûr, parce que quand vous n'avez que votre regard
04:26que vous offrez au néant, au vide, et puis tout d'un coup, une bête arrive.
04:32Et là, vous êtes éperdus, éperdus.
04:35C'est comme la rencontre avec un être que vous avez beaucoup désiré
04:39et vous aimez le monde.
04:41C'est très beau, vous l'aimez, mais vous ne lui offrez pas
04:44ni votre désir de l'exploiter, ni votre désir de le soumettre.
04:47Vous lui offrez simplement votre éblouissement.
04:51C'est ça, l'amour.
04:52Vous écrivez lorsque je voyage et que les choses sont conformes
04:55à ce que j'imaginais, c'est un voyage raté.
05:00Pourquoi raté?
05:01Parce que ça voudrait dire qu'on est parti confirmer ce qu'on s'imaginait.
05:06Donc, là, c'est ce genre de voyage où on part en se disant
05:09il faut absolument que le monde ressemble à la carte postale
05:12que j'ai achetée à la maison de la presse avant d'aller au Caraïbes.
05:16C'est bien votre genre, ça.
05:17Voilà, dans ce cas-là, je pense que le voyage est raté.
05:20Et s'il arrive autre chose, c'est-à-dire si vous pensez arriver
05:24dans un lagon des Caraïbes et que vous débarquez dans une zone industrielle
05:28soviétique avec des gens qui ont visiblement un rapport à l'alcool
05:33très, comment dire, qui n'est pas très conforme au directif sanitaire
05:37de notre ministre de la Santé.
05:39Alors, à ce moment-là, le voyage est réussi.
05:40Dans quelle étrange posture est-ce qu'on se trouve quand on est créateur
05:44et qu'on doit laisser les choses parler à sa place ?
05:46Qu'on doit abandonner, s'abandonner ?
05:49C'est peut-être la première expérience de...
05:54Oui, vous avez raison, de l'abandon.
05:56De l'abandon où, soudain, vous vous apercevez que le monde,
05:59la matrice du vivant, la matrice biologique du monde
06:02qui produit tout, qui peut produire le papillon et la baleine,
06:05qui peut produire la panthère et la plante,
06:08qui produit la douceur et la cruauté, la vie et la mort.
06:12À ce moment-là, c'est le monde qui décide, c'est le monde qui écrit.
06:15Et vous vous rendez compte que vous, vous n'êtes qu'une espèce de petit greffier
06:19qui essayait d'offrir la seule chose que vous êtes capable d'offrir
06:22à la puissance du monde et qui est votre amour des mots.
06:26Mais oui, bien sûr que ça vous remet à votre place.
06:28C'est un problème militaire ?
06:29Bien sûr, parce que c'est une question difficile, mais rien,
06:35rien ne pourra jamais dire, aucun mot ne pourra jamais dire
06:38la beauté de ce qui se passe devant un paysage tibétain
06:42ou même devant un coucher de soleil.
06:43Mais une fois qu'on a dit ça, il faut quand même se rappeler
06:45qu'un jeune garçon de 16 ans un jour a vu un coucher du soleil et a dit
06:49elle est revenue quoi l'éternité, c'est la mer allée avec le soleil.
06:52Il s'appelait Rimbaud, il avait 15 ans ou 16.
06:55Il a vu le soleil descendre avec trois ou quatre mots.
06:58Quand même, quand même, il fait quelque chose qui n'est pas comparable
07:01à la beauté réelle, mais qui est quand même une dévotion,
07:05une révérence et peut-être, peut-être,
07:10certainement pas une décalcomanie du réel,
07:13mais tout de même l'aveu d'une capacité de dire la beauté.
07:17La panthère, c'est l'autonomie, c'est la liberté,
07:19mais c'est aussi, et vous le dites très bien,
07:21la connaissance du monde qu'on a perdu.
07:23Le naturaliste, l'homme de la nature qui connaît bien la nature,
07:27c'était le cas de Munier qui m'a emmené au Tibet.
07:31Il y a une possibilité quand même de comprendre les choses.
07:33Alors, je ne dis pas que c'est un alphabet qu'on déchiffre,
07:36mais quand même, il peut comprendre des choses.
07:38Quand il est devant la montagne et il dit là, ici,
07:41il est possible que la panthère passe à 7 heures du soir quand elle va chasser.
07:46Alors, on attend et parfois elle arrive et ça confirme qu'il a su,
07:50peut-être pas lire, mais deviner, comprendre, déchiffrer la partition.
07:54On n'arrête pas d'essayer de trouver des solutions à nos malheurs,
07:57à nos misères, à nos tristesses, mais en voilà une.
07:59Essayer de comprendre ce qui se passe quand on lève les yeux vers le ciel,
08:02quand on se plonge dans l'eau, quand on traverse une prairie.
08:06La vie est une avoine et le vent la traverse.
08:09Ça, c'est un vers d'Aragon.
08:10La vie est une avoine et le vent la traverse.
08:13Eh bien, comprenez l'avoine et suivez le vent.
08:17Quelle trace est-ce que vous avez envie de laisser en fin de compte ?
08:20Aucune trace, aucune trace.
08:21Je ne m'intéresse pas tellement.
08:22Et puis, attention, moi, je suis lucide, je suis lucide et je ne suis pas dupe du tout.
08:27Je ne suis pas dupe.
08:28Donc, je sais que j'ai une faveur chez des gens qui aiment bien ce que j'écris,
08:31mais tout ça ne dure absolument pas.
08:34Aucune trace.
08:35Non, ce qui m'intéresserait davantage que la trace,
08:38c'est si tout à coup, je peux faire naître dans un œil,
08:43si je peux faire naître un regard et une envie,
08:45et une envie chez quelqu'un de partir regarder le monde.
08:51Voilà, ça, c'est plus qu'une trace.
08:53C'est d'éveiller un désir.
08:57Merci, Sylvain.
08:58Merci.
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