Son goût pour le bizarre et la poésie, pourquoi elle aime être actrice...
Tilda Swinton discute avec Augustin Trapenard pour Brut, alors qu’elle joue dans The French Dispatch et Memoria, deux films présentés au Festival de Cannes.
Tilda Swinton discute avec Augustin Trapenard pour Brut, alors qu’elle joue dans The French Dispatch et Memoria, deux films présentés au Festival de Cannes.
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00:00Je pense que tout le monde qui dit qu'il ne sait pas ce que c'est d'avoir l'air d'un alien ou d'avoir l'air d'un étranger,
00:05ou d'avoir l'air timide, ou d'avoir l'air étrange, ou d'avoir l'air de fric,
00:10je ne crois pas que les gens disent qu'ils n'ont jamais l'air d'un fric.
00:13Je pense qu'ils sont en dénial.
00:16Est-ce que l'acting est un moyen d'y répondre ?
00:17Dresser-se et jouer est définitivement une occasion pour se rappeler
00:23qu'on a tous les outils disponibles dans la boîte à tout moment.
00:29Tilda, depuis très jeune âge, tu voulais devenir poète.
00:32Comment est-ce que l'acting est un moyen d'être un poète ?
00:35Je pense que c'est ça pour moi.
00:37J'avais ce sens de moi-même, comme toujours, en écrivant de la poésie.
00:42Je suis allée à l'université pour écrire de la poésie.
00:44J'ai été donné mon lieu sur les terres où j'allais,
00:48et j'ai arrêté quand je suis arrivée là-bas.
00:50Et quand j'ai commencé à performer,
00:52c'était un moyen d'accéder à ce type de négociation avec l'inarticulacé,
00:57qui est quelque chose que j'apprécie vraiment.
00:59Et peut-être que si j'arrêtais de performer,
01:02je deviendrais une poète de nouveau.
01:03J'écrirais plus de poésie.
01:04Quel est le but de la poésie, particulièrement aujourd'hui ?
01:06Pourquoi en a-t-on besoin ?
01:08Je pense qu'on a besoin d'une opportunité pour se rappeler
01:11que l'inarticulacé est un pouvoir pour le bien,
01:14et qu'être articulé n'est pas nécessairement la grâce de Dieu,
01:18et que ne pas connaître les réponses n'est pas nécessairement un problème.
01:23Ça peut être une opportunité.
01:25C'est quelque chose que nous avons tous...
01:27que nous avons tous accepté ces derniers mois,
01:30que ce sentiment de limbo,
01:33ce sentiment d'incertitude,
01:36ce sentiment de déconnexion
01:37de savoir exactement ce que nous allons faire dans trois mois,
01:41est une opportunité.
01:42Je veux dire, c'est douloureux,
01:44et ça peut vraiment amener toutes sortes de problèmes pour les gens.
01:48Mais si c'est possible de passer au-delà de ces problèmes,
01:52et parfois ces problèmes sont insurmontables,
01:54c'est une opportunité de ne pas connaître,
01:57et d'être plus présent,
01:59et de remarquer qu'on pourrait vouloir faire un autre plan.
02:03Mais suivre le plan que vous avez mis en place pour vous-même
02:06il y a un an, ou 15, ou 25 ans,
02:09n'est pas nécessairement la façon de vivre votre vie.
02:11Et la poésie peut vous aider à faire ça.
02:13Oui, parce que la poésie est à propos d'une réponse.
02:15Ce n'est pas en fait à propos d'être créatif,
02:16c'est à propos d'être responsable.
02:18Et je pense que nous sommes tous encouragés
02:21par les circonstances du monde actuel
02:24à être plus responsables, et c'est une bonne chose.
02:26La mémoire est très particulièrement à propos des mémoires partagées,
02:28des mémoires de la Terre, des mémoires du monde,
02:31des mémoires d'autres personnes.
02:32Comment est-ce précisément votre travail
02:34en tant qu'actrice, de partager des mémoires ?
02:37Je ne sais pas, je veux être honnête,
02:39je ne suis pas vraiment claire sur le travail d'un acteur.
02:42Mais je pense que le travail d'un réalisateur est,
02:45disons que c'est l'opportunité du réalisateur,
02:47et la blessure du réalisateur,
02:49c'est d'être en mesure de contacter l'audience,
02:52de faire un certain contact,
02:54avec au moins l'inconscient, si pas la conscience,
02:58de chaque personne qui voit le film.
03:01Donc je suppose que les acteurs sont le conduit,
03:05c'est la peinture que le peintre peint avec.
03:09Donc ça demande beaucoup d'empathie, n'est-ce pas ?
03:12Oui, ce n'est pas une mauvaise chose pour quelqu'un
03:13d'être dans l'entreprise de l'empathie,
03:15mais je pense que le cinéma c'est tout ce qu'il s'agit de.
03:17Je veux dire, le cinéma est une machine d'empathie,
03:20il s'agit d'élargir ce sens de complicité.
03:24Pensez-vous à vos rôles ? Vos personnages du passé ?
03:26S'ils s'importent quand vous composez un autre personnage ?
03:29Mon cinéma, c'est comme n'importe qui
03:31qui est dans une situation vraiment blessée
03:34de faire plusieurs films.
03:36C'est comme un album de famille.
03:38Si j'ai jamais vu un de mes films,
03:40c'est « Oh, je me souviens de cette location,
03:43je me souviens juste après cette photo,
03:45quand on rigolait sur ça. »
03:47C'est vraiment une espèce de familialité.
03:52Mais les rôles, je ne suis pas si claire.
03:56Je suis vraiment claire qu'ils existent
03:59dans le cadre du film,
04:00et puis quand c'est fini, ils n'existent plus.
04:04Donc, ils ne vous changent pas ?
04:05Je ne sais pas, c'est une très bonne question.
04:07Ils vous donnent une opportunité de jouer,
04:10comme des 4 ans qui se dressent comme des monges.
04:15C'est une opportunité de créer de nouvelles formes.
04:19Je ne sais pas, peut-être qu'on serait changé
04:23si on n'avait pas eu l'opportunité
04:24d'être flexible comme ça.
04:26J'aime le mot « flexible »
04:27parce que nous, les spectateurs,
04:28nous nous souviens de vos personnages du passé,
04:30de la Faire Blanche de Narnia
04:32à la Mère Guilty.
04:33Nous avons besoin de parler de Kevin,
04:35ou du Vampire, ou du Ninja
04:36dans les films de Jim Jarmusch.
04:38Et j'ai remarqué que vous vous multipliez
04:40comme une soeur en Ogge,
04:42comme un homme et une femme
04:43en Suspiria, comme un double en Héo-Caesar.
04:46À quel point actuer,
04:47c'est aussi multiplier soi-même,
04:49précisément pour vous ?
04:50Je pense que c'est juste jouer
04:52avec le matériel de soi-même.
04:54Ça ne m'est jamais arrivé
04:56qu'on ressentait une résistance
04:58à essayer de faire quelque chose.
05:00Jouer avec quelqu'un d'un centaine
05:02ou quelqu'un qui peut avoir
05:04une expérience très différente de vous.
05:06C'est une partie de l'amour.
05:08L'amour ?
05:09Oui, bien sûr, c'est tout à propos de l'amour.
05:12Vous croyez toujours que c'est comme un jeu,
05:14un jeu de 4 ans, comme vous l'avez dit ?
05:16C'est pas juste que je le crois.
05:18C'est en fait le cas.
05:19J'ai été très heureuse
05:20que ça continue d'être amusant.
05:22Si ce n'était pas amusant, je ne le ferais pas.
05:24Tilda, je pense à Orlando, bien sûr,
05:26qui t'a transformée et transportée
05:28par l'âge, par les gendres,
05:30par plusieurs histoires,
05:31comme si l'actualité était
05:32un défi de limites,
05:34poussant ton corps et ton esprit
05:35toujours au-delà.
05:37Est-ce qu'il y a quelque chose de ça ?
05:38Oui, je suis d'accord avec toi.
05:39Ce n'est pas tellement un défi de limites
05:41que c'est l'opportunité de prétendre
05:44qu'il n'y a pas de limites.
05:46Par exemple, Orlando,
05:47ce phénomène extraordinaire
05:51écrit par Virginia Woolf,
05:53c'est un esprit qui ne reconnaît pas
05:55les limites.
05:56Et mon fantaisie sur Orlando
05:58est que si le livre avait duré
06:00plus de milliers de pages,
06:01peut-être que dans le prochain chapitre,
06:03Orlando serait devenu un chien,
06:04ou un oiseau, ou un arbre,
06:06ou serait retourné être un homme.
06:09Ce sentiment de liberté
06:10et ce sentiment de non-limite,
06:12de ne pas reconnaître les obstacles,
06:14je pense que c'est l'opportunité
06:16que l'image comme Orlando
06:18peut nous rappeler.
06:19Bien sûr, c'est magnifique
06:20et très important aujourd'hui,
06:22cette fluidité,
06:23cette multiplication.
06:24Est-ce aussi un statement politique ?
06:26Est-ce possible d'être un statement politique ?
06:28Bien, je veux dire,
06:29dans le sens où c'est un statement existentiel,
06:31dans le sens où c'est en fait
06:32rappeler aux gens
06:33que toute cette flexibilité est leurs.
06:35Ils n'ont pas besoin de chercher pour ça.
06:37C'est leurs.
06:39Les obstacles sont les choses
06:40qu'ils prennent sur eux
06:42et qui peuvent s'en tenir
06:44contre leur volonté
06:45ou contre leur bonheur.
06:47Mais ce sentiment de flexibilité,
06:48vous savez, vous regardez un enfant de 6 mois,
06:51c'est tout là.
06:52Nous n'avons pas besoin
06:53d'inventer ça en nous-mêmes.
06:55Nous pouvons le perdre.
06:56Nous pouvons le perdre,
06:57mais nous ne perdons jamais la capacité
06:59d'être si flexible et si libre,
07:01je ne pense pas.
07:01Merci beaucoup, Zelda.
07:02Merci.