• il y a 3 jours
Sa solitude, le réalisateur français avec qui elle aimerait tourner, son coming out…
Jodie Foster discute avec Augustin Trapenard pour Brut, alors qu'elle reçoit une Palme d'or d'honneur au Festival de Cannes.
Transcription
00:00Je pense que la solitude ça fait, c'est un peu l'existentialisme,
00:04la solitude ça fait partie de mon corps, ça fait partie de qui je suis, de mon identité,
00:09et c'est une chose qui est à la fois très beau, très très très beau, et aussi très pénible.
00:16Et le cinéma, le fait de faire le cinéma en tant qu'actrice par exemple,
00:20moi je dis toujours cet exemple, je suis là plantée par terre dans une couche de faux sang,
00:29parce que par exemple dans The Brave One,
00:31et il y a 75 personnes qui sont autour de moi,
00:34il y a un qui fait ça, il y a un qui fait ça, il y a un qui fait ça,
00:37qui me demande à droite, à gauche,
00:39et pourtant je suis totalement seule dans l'expérience.
00:42Et ça c'est un phénomène qui est à la fois horrible et magnifique.
00:47Et j'y tiens, j'aime bien avoir les choses juste pour moi,
00:50c'est une expérience qui est juste pour moi,
00:52je le partage un peu avec les autres mais pas vraiment.
00:54On est prêt ?
00:55Oui !
00:56Is everyone ready ?
00:57Yep !
00:59Qu'est-ce que vous avez appris sur vous en faisant du cinéma ?
01:02Comme j'ai commencé depuis l'âge de 3 ans, c'était ma vie, le cinéma c'est ma vie en fait.
01:08Alors quand je vois ces bandes annonces où on prend des rétrospectives de vos carrières,
01:14c'est vraiment l'histoire de ma vie.
01:16Vous en parlez parfois comme d'une éducation sentimentale.
01:18C'est vrai !
01:19Ça veut dire quoi ?
01:20C'est-à-dire que c'est vrai que j'ai appris des choses,
01:23j'ai appris plein de choses sur les plateaux, sur la technique, sur le jeu,
01:26mais aussi j'ai appris les leçons humaines.
01:30Les garçons derrière le camera qui m'ont appris à faire le focus,
01:34ils m'ont aussi appris qu'il faut être gentil avec les gens
01:38et écrire un mot de gratitude quand vous recevez un cadeau.
01:44Ou même les hommes qui conduisaient les camions,
01:47ils m'ont appris comment faire des figures en bois avec un couteau.
01:52J'ai appris, c'était ma famille.
01:54Et quand vous regardez par exemple Boxy Malone ou Taxi Driver,
01:57quelle petite fille est-ce que vous voyez au tout début ?
02:01Oui, c'était la même année que j'ai filmé Taxi Driver et Boxy Malone,
02:06deux films entièrement différents.
02:08Alan Parker, Martine Scorsese, tout va bien Jodie !
02:11Oui, mais je voyais quelqu'un, enfin les bonnes choses,
02:15quelqu'un qui avait énormément de confiance,
02:17une fille qui avait énormément de confiance
02:19et d'expérience dans le cinéma d'ailleurs, déjà,
02:21mais aussi quelqu'un qui ne savait pas dire non.
02:25Et c'est ça, si j'avais quelque chose à dire à la petite fille qui avait 12 ans,
02:29c'est « tu sais, tu as le droit de dire ça fait mal »
02:32ou « j'ai froid » ou « non, je ne veux plus manger la spaghetti ».
02:36Tu as le droit à donner tes propres opinions.
02:40Et est-ce qu'on apprend aussi à se battre quand on fait du cinéma ?
02:43À se battre ? Non, pas tellement.
02:45Enfin, pas aux Etats-Unis, peut-être en France,
02:47parce que j'ai vu qu'en France, sur les plateaux, on se bat un peu,
02:49mais pas aux Etats-Unis.
02:50Peut-être se battre pour avoir un rôle, je pense tout de suite aux années 80,
02:53où vous vous êtes battue pour avoir ces rôles magnifiques
02:55des Accusés ou du Silence des Agneaux,
02:57ce qui vous a d'ailleurs permis de remporter deux Oscars.
02:59Ça veut dire que le pouvoir de l'actrice, il se gagne aussi, je dis ?
03:02Je pense que c'est surtout quand on est passionné par quelque chose,
03:05il y a une raison, il y a une raison instinctive.
03:08Et c'est une chose qu'il faut suivre,
03:10parce qu'il y avait quelque chose pour moi dans ces deux rôles,
03:13des Accusés et du Silence des Agneaux,
03:15je savais qu'il y avait quelque chose, je ne savais pas le communiquer.
03:19Et c'est vrai que c'était quelque chose que j'avais à dire,
03:24qui était à moi seule.
03:26Qui était une prise de pouvoir à un moment donné ?
03:28Je pense, oui.
03:29Parce que bien sûr, il y a des raisons qu'on va retrouver
03:32en faisant le film qui était inconscient et qui devient inconscient.
03:36Je pense à tout votre travail de mise en lumière de femmes cinéastes
03:38qui ont été invisibilisées, comme la pionnière Alice Guy,
03:41ou alors que vous avez aidé à restaurer, comme Dorothy Arsner,
03:44qui a notamment inventé la perche au cinéma.
03:46C'est vrai.
03:47Qu'est-ce que vous faites quand vous faites ça, ce travail-là ?
03:49C'est vrai, ça me donne vraiment un frisson de pouvoir,
03:53si on peut le dire, utiliser mon statut
03:57pour pouvoir éduquer les autres.
04:00Parce que c'était une éducation pour moi-même
04:03de savoir que vraiment le premier réalisateur du cinéma narratif,
04:10je dis narratif parce que les Lumières ont inventé le cinéma technique,
04:14mais le premier réalisateur, c'était Alice Guy Blaché.
04:17Et c'est une chose que les gens ne savent pas.
04:19Ils pensent que c'était Méliès, que c'était n'importe qui d'autre,
04:22mais ils ne savaient pas que c'était elle.
04:25Et d'ailleurs, elle, à l'époque,
04:27elle n'avait pas assez de confiance pour dire oui, c'est moi.
04:30Vous vous êtes interdit des choses, vous aussi, par manque de confiance ?
04:32Plein de choses.
04:33Parce que quand même, je suis femme née en 1962,
04:36alors juste avant le début du féminisme.
04:40Et c'est vrai que les générations qui viennent après moi
04:44nous tendons la main.
04:46Moi, j'ai fait des luttes, j'ai fait des combats pour moi.
04:49Et j'ai aussi mes névroses qui font partie de ma génération.
04:53Mais c'est à la prochaine génération de redécouvrir
04:57et de rééduquer et de foncer vers le futur.
05:00La question que ça pose, et elle est passionnante,
05:02c'est qu'est-ce qu'un film peut changer en fait ?
05:04Qu'est-ce qu'un personnage, une histoire, une image de cinéma
05:06peuvent faire évoluer ?
05:08Et ça, j'ai l'impression que c'est une question centrale
05:10dans vos choix de films, dans votre filmographie.
05:12Nous sommes là, nous faisons notre travail d'acteurs, d'artistes
05:16pour transformer, pour devenir mieux au lieu de devenir pire.
05:20À la fois en tant que personnage, mais aussi en tant que personne,
05:23en tant qu'actrice.
05:24Je pense, oui, je pense.
05:25Le cinéma, c'est un lien aux autres.
05:27Vous savez, pour la question de l'homosexualité,
05:29c'est très très important, c'est-à-dire de vous voir comme ça,
05:31assumer quelque chose, dire quelque chose très fort
05:33pour énormément de gens.
05:34Même des gens qui ne sont pas dans le cinéma,
05:35comme moi par exemple, comme un homme gay.
05:37Ça change quelque chose.
05:38Être un être humain, ça change l'autre.
05:40C'est le contact personnel.
05:42Et nous, en nous voyant, en nous entendant, en nous écoutant,
05:46en nous changeant tous.
05:48Le cinéma, maintenant, donne une opportunité
05:52à des différentes voies, des voies diverses.
05:54Que ça soit des voies gays, des voies transsexuelles,
05:57des voies de différentes races.
06:00C'est une opportunité pour nous de revivre, de renouveler.
06:04Et de rattraper quelque chose.
06:05De rattraper et d'entendre.
06:08Et c'est la raison que maintenant, c'est tellement excitant.
06:11Vous savez, quand il vous a remis la palme d'or,
06:13Pedro Almodovar a dit une phrase que je trouve très intéressante.
06:15Il a dit, à travers vos rôles, vous avez raconté votre propre histoire
06:19dans l'histoire du cinéma.
06:21Quelle histoire est-ce que vous avez racontée à votre avis ?
06:23Oh, plein de choses, c'est une grande question.
06:25Mais c'est vrai que moi, je me vois un petit peu comme une actrice-auteur.
06:29C'est-à-dire que j'ai été très précis avec les choix que j'ai faits.
06:32Et pour moi, c'est une chose très créative.
06:34Vous dites parfois que vous pensez souvent à arrêter de jouer,
06:36mais que vous y revenez toujours, presque malgré vous.
06:39Vous avez fini par savoir pourquoi ?
06:41Non.
06:43C'est une chose qui est à la fois consciente et inconsciente.
06:46Il y avait un moment dans ma vie, quand j'étais jeune,
06:48où je pensais qu'il n'y avait rien d'autre qui était plus important que le cinéma.
06:52J'y crois plus.
06:53Je pense qu'il y a autres choses aussi, qui sont aussi importantes.
06:57Et en faisant l'expérience de ces autres choses,
07:01je peux toujours les ramener au cinéma.
07:04Par exemple, la politique.
07:06Par exemple, dans le film...
07:08Des Inécoupables.
07:09Des Inécoupables.
07:10C'est un film qui parle d'un sujet extrêmement important, significatif.
07:14L'histoire de la vie d'un homme qui a été emprisonné pendant 15 ans
07:17par le gouvernement américain.
07:18À Guantanamo.
07:19À Guantanamo.
07:20Mais surtout, c'est un film de personnage.
07:23C'est un film d'émotion.
07:25Et pouvoir faire les deux,
07:27d'amener mes intérêts politiques
07:30et le faire vivre dans un film de personnage,
07:33que ça touche les gens,
07:35c'est quelque chose d'important.
07:36On va vous revoir en France.
07:37J'espère.
07:38Bien sûr.
07:39Je serai toujours dans la tournée.
07:40Le cinéaste français avec qui vous rêvez de tourner en tant qu'actrice ?
07:43Peut-être Rudiard.
07:44Rudiard.
07:45Celui qui nous regarde.
07:46Tu es prête ?
07:47Il nous regarde.
07:48Ah, ok !
07:50J'adorerais faire un film en français.
07:53Le défi de travailler la langue,
07:56de travailler avec les techniciens français,
07:59de faire un vrai film français.
08:01Je ne fais pas un film américain
08:02où je joue une américaine qui est en France,
08:03mais vraiment un vrai film français.
08:05Ça sera quelque chose.
08:07Chiche ?
08:08Chiche.
08:09Merci, Jodie.
08:11Ça veut dire quoi, chiche ?

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