Des jeunes Françaises qui se font enlever dans des cabines d'essayage avant d'être transportées en sous-marin à l'autre bout du monde pour être prostituées.
En 1969, cette rumeur éclatait à Orléans. Thomas Snegaroff raconte son origine et les peurs qui l'ont aidée à se propager.
En 1969, cette rumeur éclatait à Orléans. Thomas Snegaroff raconte son origine et les peurs qui l'ont aidée à se propager.
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00:00La scène se passe au mois de mai 1969.
00:03Des femmes, des jeunes femmes le plus souvent,
00:06entrent dans des cabines d'essayage
00:08de magasins, de vêtements,
00:11et elles disparaissent.
00:12Comment elles disparaissent ?
00:13Elles s'évanouissent
00:15parfois en se faisant piquer le pied
00:18par des aiguilles mises dans des chaussures qu'elles essayent.
00:21On raconte à l'époque
00:22qu'elles disparaissent selon un chemin très particulier.
00:25Elles passent,
00:27elles disparaissent dans les sous-sols des grands magasins,
00:29on les amène discrètement sur la Loire.
00:32De la Loire, dans des sous-marins,
00:34elles partent vers l'océan
00:36et elles disparaissent
00:37pour être probablement prostituées
00:40ailleurs dans le monde, en Amérique latine
00:42ou dans les pays du Moyen-Orient.
00:45Une véritable traite des blanches.
00:48Cette histoire, elle va prendre
00:50une dimension extraordinaire en quelques jours.
00:53Un ami vient me voir en me disant
00:55« Ma fille a appris au lycée
00:56qu'il se passe autant de choses chez toi. »
00:58Je lui dis « Qu'est-ce qui se passe ? »
01:00« Tu enlèves des femmes, tu les drogues
01:02et tu les expédies vers certains pays. »
01:04Ça devient une véritable angoisse
01:07et une véritable folie.
01:08Au point que le 31 mai,
01:10quelques jours seulement après le déclenchement de la rumeur,
01:13vous avez des manifestations devant les magasins.
01:16On demande des comptes aux commerçants.
01:19Nous nous trouvions devant une véritable cabale.
01:21Ce qui devient passionnant dans cette histoire,
01:23c'est que les commerçants sont juifs.
01:25Et il y a une dimension antisémite
01:27à ce qui est en train de se jouer.
01:28C'est les magasins des juifs qu'on veut cibler.
01:31C'est les juifs qui ont organisé
01:34cet esclavage moderne.
01:39Ce qui renvoie aussi à une vieille idée,
01:41une vieille rumeur aussi, historique,
01:43que les juifs seraient ceux
01:45qui auraient le plus bénéficié de l'esclavage
01:48et de la traite négrière.
01:50Jamais aucune jeune fille
01:52n'a disparu dans une cabine d'essayage.
01:55Il y a eu des enquêtes de fait.
01:57La police l'a même évoquée publiquement.
02:01Mais le fait que la police l'évoque publiquement
02:03n'a pas éteint la rumeur.
02:04Parce que les gens se sont dit
02:06que les juifs ont acheté le silence de la police.
02:08Donc ça va durer encore quelques temps.
02:10Et puis, de fait, de manière très rationnelle,
02:12on ne va trouver aucune famille
02:14qui revendique la disparition d'une de ses filles.
02:17On ne va reconnaître personne
02:19qui connaît vraiment directement quelqu'un.
02:21Parce que tout le monde connaît quelqu'un
02:22qui connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un
02:23qui a disparu.
02:24Et donc, en fait,
02:25en une quinzaine, trois semaines à peu près,
02:27deux jours,
02:28la rumeur va s'éteindre,
02:30va désenfler.
02:31Mais ça a été quelque chose d'extraordinaire.
02:34C'est resté dans la mémoire collective
02:36comme étant la rumeur d'Orléans.
02:38Et si c'est resté autant peut-être
02:40dans la rumeur, dans notre imaginaire collectif,
02:42ce n'est pas uniquement en raison
02:44du caractère extraordinaire de ce qui s'est passé.
02:46C'est aussi parce qu'il y a un sociologue
02:48très connu, Edgar Morin,
02:50qui a posé ses valises à Orléans
02:53et qui a mené une grande enquête
02:55sur ce qui s'est passé.
02:56Il s'est installé,
02:57et pendant plusieurs temps,
02:58il a interrogé les gens
02:59pour comprendre ce qui s'est joué à Orléans
03:01ce jour-là.
03:02Et parmi toutes les explications,
03:03il y en a une que je trouve assez intéressante
03:05et même très intéressante et passionnante.
03:07Pour les parents et pour certains éducateurs,
03:09il voilà l'illustration concrète
03:11du danger que représente pour eux
03:13toute cette nouvelle mode
03:15pour la jeunesse et pour la jeunesse féminine,
03:18la minu-jupe,
03:19Saint-Germain-des-Prés,
03:22le yé-yé Paris.
03:24Tout cela est symbolisé
03:25dans ces nouveaux magasins modernes
03:27avec ce long d'essayage.
03:29Et pour eux, c'est l'occasion
03:30de dire à leurs enfants effrayés,
03:31vous voyez, mes enfants, faites attention,
03:34on commence par la mini-jupe
03:35et on ne sait pas où ça peut conduire.
03:36C'est hyper intéressant
03:37parce qu'il y a l'idée que la modernité,
03:39la femme libre qui s'habille comme elle veut,
03:42y compris de manière dévêtue,
03:43ça peut la conduire vers le pire,
03:46la traite des blanches,
03:47la prostitution peut-être un jour.
03:49Donc les filles,
03:51restez bien avec vos parents,
03:52n'allez pas dans ces magasins modernes
03:55qui vous précipiteront vers le pire,
03:58qui vous précipiteront vers l'abîme.
04:00C'est ça aussi ce que cette rumeur d'Orléans
04:03a dit d'un point de vue cultural à l'époque.