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Des vols de reins auraient lieu lors de soirées à Paris. Cette histoire n'en finit plus d'être répétée sur les réseaux sociaux. Pourtant, elle est fausse.

Thomas Snegaroff raconte les origines de cette folle rumeur de trafic d'organes.

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00:00Au lendemain d'une fête à Paris, une jeune femme se réveille dans sa baignoire, avec
00:04des glaçons, et une cicatrice dans le dos, avec un petit pansement.
00:09Elle va à l'hôpital, et à l'hôpital, on lui apprend qu'on lui a volé un ras.
00:14Cette histoire, elle l'a tournée beaucoup, et elle tourne encore beaucoup sur les réseaux
00:18sociaux.
00:19Elle est née sur Instagram au mois d'octobre dernier, on l'a retrouvée sur Twitter, sur
00:22Facebook, sur Snapchat, avec une alerte, attention jeune femme, peut-être jeune homme, faites
00:29attention dans les soirées dans lesquelles vous allez, on risque de vous endormir pour
00:33vous voler un organe, en l'occurrence un, voire deux reins.
00:36Alors j'ai essayé de remonter à l'origine de cette rumeur, c'est pas facile parce que
00:39les rumeurs elles naissent souvent de choses un peu difficiles à retrouver, parce que
00:45c'est un petit bruit, c'est des choses qu'on entend, qu'on répète, mais il y a des chercheurs,
00:50des historiens qui sont remontés à l'origine et qui pensent que l'origine de cette rumeur,
00:53qui remonte à la fin des années 80, notamment une année en 1987, on voit remonter, pas
01:00en Europe, pas aux Etats-Unis, mais en Amérique centrale et en Amérique latine cette histoire,
01:06sous une forme un peu différente, qui prend celle souvent des bébés en pièces détachées.
01:11L'histoire c'est, dans des orphelinats, des grandes familles riches d'Américains du Nord,
01:17des Etats-Unis, vont aller adopter des enfants au Paraguay, au Brésil, en Argentine ou en Amérique
01:24centrale, dans des pays plutôt pauvres, pas pour les adopter en vrai, mais pour lorsqu'ils arrivent
01:30aux Etats-Unis, leur prendre des organes, les tuer en prenant des yeux, prenant le coeur,
01:35les poumons, prenant les reins. Une histoire sordide, terrible et qui va avoir un écho très
01:42important à la fin des années 80, notamment parce que ça nourrit l'idée qu'il y a aux Etats-Unis
01:49un rapport de force qui est profondément asymétrique, que les Etats-Unis, par leur
01:55puissance militaire, leur puissance économique, peuvent imposer leur diktat sur le Sud et faire
02:01ce qu'ils veulent, y compris des corps des gens du Sud. Ce qui est intéressant, c'est de comprendre
02:04aussi pourquoi dans ces années-là, cette rumeur, elle commence à prendre beaucoup et pas avant,
02:09et après elle ne s'est jamais arrêtée. En fait, c'est parce que dans ces années-là, fin des années
02:1380, on commence à avoir de plus en plus d'articles sur ce qu'on appelle le trafic d'organes. Et ça,
02:18c'est pas une rumeur. Il y a effectivement des gens, des pauvres, notamment en Inde,
02:23qui vendent leurs reins par exemple. On a des riches émiratis, des gens du Golfe, qui font
02:30ce qu'on appelle du tourisme de transplantation. On a aussi des Chinois, des riches Chinois qui
02:34vont en Inde, à Bombay notamment, ou qui vont dans les Philippines, dans l'Asie du Sud-Est pour
02:40aller dans des cliniques où ils peuvent aller se faire transplanter des reins qu'on a non pas volés,
02:45mais achetés à des familles pauvres. Ce qui est très différent, ça ne veut pas dire que c'est
02:49moins choquant, c'est même terrible d'en venir à un tel niveau de pauvreté qu'on est obligé de vendre
02:53son corps, des parties de son corps. Mais c'est sûrement là, à la fin des années 80, que ce
02:57thème commence à prendre et par la rumeur, le trafic d'organes, donc la vente de ces organes,
03:04devient finalement le vol d'organes et va arriver progressivement chez nous. Le point de contact
03:10entre les deux histoires, c'est l'histoire d'un Turc. Ce Turc s'appelle Ahmed Kos et il est en
03:161989. L'histoire défrait la chronique notamment au Royaume-Uni. Il est à Londres et il se réveille
03:23d'une opération dans un hôpital à Londres. Il regarde autour de lui et en fait, on lui a volé un
03:28rein. Ça, c'est ce qu'il va raconter aux médias. Il va dire, je suis venu avec des passeurs turcs
03:35qui m'ont dit, il y a du boulot en Angleterre à Londres et je me suis retrouvé dans une clinique.
03:39À côté de mon lit, il y avait le lit d'un riche anglais à qui on a transplanté mon rein volé.
03:47Cette histoire, elle a vraiment fait beaucoup parler d'elle au Royaume-Uni et même en France.
03:52Il y a des articles qui en parlent aux Etats-Unis un peu partout. C'est une histoire totalement
03:55bidon. Ce type-là, en effet, s'est réveillé dans la clinique avec son rein en moins. Sauf qu'en
04:02fait, il avait vendu son rein et parce qu'il n'était pas content du prix qu'on lui avait
04:06donné, il avait inventé cette histoire. Mais à l'époque, personne ne parle de l'invention. Il n'y
04:11a que sa version à lui, celle d'un vol d'organe qui est répété, répété, répété. On est à la
04:17fin des années 80. Il y a une série d'indicateurs, une série de faits bien réels qui vont faire que
04:22cette rumeur va prendre corps. C'est une histoire qui a donc largement précédé l'existence des
04:27réseaux sociaux, bien avant même l'existence d'Internet. C'est vrai qu'on voit régulièrement
04:32renaître ce genre de rumeurs à travers Internet. Quelqu'un balance une vieille rumeur et avec la
04:39puissance des réseaux, cette petite musique de « attention à vous » parce qu'il peut y avoir
04:44dehors, dans la rue, des gens qui ont intérêt à voler vos organes pour les revendre, pour faire du
04:51business. C'est quelque chose qui est extrêmement fort, très enraciné. Ça fait des décennies que
04:55ça dure et ce n'est pas prêt de s'arrêter.

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