Ses parents voulaient un garçon. Parce que c'était une fille, elle a été placée à l'Assistance publique.
Son histoire lui a inspiré un roman : Rhapsodie des oubliés. Sofia Aouine raconte.
Son histoire lui a inspiré un roman : Rhapsodie des oubliés. Sofia Aouine raconte.
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00:00Je voyais pour la dernière fois mon quartier, la gueule écrasée contre la vitre arrière
00:04de cette camionnette blanche, pourrie, siglée ASE, Aide Sociale à l'Enfance, un nom étrange
00:10qui sonnait à mes oreilles comme une cause perdue, la mienne.
00:13Je regardais ma vie s'éloigner, pareille aux chiens errants qu'on ramasse pour les
00:17amener au chenil avant de les piquer, parce que personne n'en veut, même plus la rue.
00:22Je trônais misérablement dans le petit espace du coffre étroit, j'avais envie d'appeler
00:26ça, mon petit tombeau de l'enfance.
00:28L'extrait que je viens de vous lire, c'est l'extrait du chapitre 16 de mon livre qui
00:32s'appelle Rhapsodie des Oubliés, c'est mon premier roman.
00:35J'ai écrit ce livre en même temps que j'ai ouvert aussi les archives de mon dossier
00:38de placement.
00:39Un dossier de placement, c'est simple, c'est quand on est placé ne serait-ce que trois
00:42mois dans ce qu'on appelle l'ASE, l'Aide Sociale à l'Enfance, tout y est consigné.
00:46Et moi, c'est 20 ans de ma vie, donc 20 ans de ma vie, on peut dire que c'est toute la
00:50vie, et j'arrivais pas à terminer ce livre, peut-être trois ans après avoir commencé
00:56à l'écrire.
00:57Et puis, j'ai eu envie parce que le peu de fois où j'ai vu mon père, il m'a dit cette
01:03phrase, quand tu étais petite, tu as rencontré Françoise Dolto, elle a dit que tu écrirais
01:06des livres.
01:07Et moi, qui étais une femme de presque 30 ans, je me disais, est-ce que c'est un mensonge,
01:12est-ce que c'est une vérité ? Et par-delà aussi, c'était, est-ce que je peux être
01:16écrivain ? Et en fait, pour savoir si cette phrase était vraie, j'ai eu envie d'ouvrir
01:22mon dossier de placement.
01:23Donc un jour de fin 2017, je suis allée, j'ai envoyé une lettre au service départemental
01:29des archives des Hauts-de-Seine, juste pour vérifier cette phrase, pas forcément pour
01:33regarder l'horreur de mon histoire en face.
01:35Et puis, quelques mois après, j'y suis allée, et effectivement, j'ai bien rencontré
01:40Françoise Dolto quand j'étais petite, parce que les derniers enfants qu'elle a vus,
01:45même deux semaines avant sa mort, c'était les enfants de la pouponnière Paul Manchon
01:48d'Antony, dans les Hauts-de-Seine.
01:50Et Dolto, effectivement, a changé ma vie.
01:53Il y a quelque chose d'assez magique dans le fait d'avoir été vérifier la véracité
01:57de cette phrase.
01:58Et grâce à cette phrase, grâce à une émission de radio que j'ai faite pour raconter aussi
02:04mon accès aux archives, et sortir de la honte aussi d'avoir été placée jeune parce
02:09que j'étais du mauvais sexe, et aussi parce que je n'étais pas le bon enfant, il y a
02:18quelque chose de l'ordre de la résilience, c'est vrai, mais aussi sortir de la honte.
02:24Être un enfant placé, c'est vivre avec la honte, comme les enfants nés sous X, comme
02:30les enfants non désirés.
02:31Et le personnage d'Abad, qui est le personnage principal du livre, qui a 13 ans, qui est
02:36un jeune siro-libanais qui va grandir dans la goutte d'or, c'est une sorte de clin
02:39d'œil au destin de ma vie, là où la culture de mes parents aurait préféré un petit
02:43garçon quand je suis née, et a préféré me placer dans ce qu'on appelle l'assistance
02:50publique, parce que j'étais une fille, parce que j'ai été considérée comme le
02:54sexe maudit.
02:55M'incarner dans un petit garçon, c'était pour faire une sorte de pied de nez au destin,
02:58et puis aussi j'ai eu beaucoup de mal au début de l'écriture de mon livre à écrire
03:03dans une langue de fille.
03:05Donc ce petit garçon, c'est à la fois tous les personnages de fiction que j'ai croisés
03:10dans toutes les œuvres d'art qui ont fait de moi un être humain, parce que ce qui m'a
03:14sauvée des monstres de l'enfance et de la solitude de l'enfance placée, c'est la culture,
03:20c'est le cinéma, c'est la lecture, et c'est vrai que les possibles liés à l'imaginaire
03:26et à la fiction, c'est quelque chose de formidable quand on est livré à soi-même,
03:31et livré à une enfance qui est difficile à regarder, à écouter et à appréhender.