Pascal Bruckner, écrivain et amoureux de la montagne, auteur de "Dans l'amitié d'une montagne : Petit traité d'élévation" (Grasset, 2022) et Guillaume Desmurs, journaliste, auteur de "Le Crépuscule des jeux. Enquête sur les JO d’hiver 2030" (Paulsen, 2025), sont nos invités. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat-du-7-10/le-debat-du-7-10-du-jeudi-27-fevrier-2025-8799010
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00:00Débat ce matin sur le ski en France ! Aller au ski, activité reine, des vacances de février
00:07pour ceux qui en ont les moyens, 13% des français se rendraient au sport d'hiver chaque année
00:13selon un récent sondage Ipsos.
00:16Notre pays est par ailleurs attractif, la France est la deuxième destination dans le
00:21monde pour le ski.
00:22Et cerise sur le sommet, les Alpes françaises se préparent aux Jeux Olympiques d'hiver.
00:28Dans cinq ans, mais tout cela est-il durable avec le réchauffement climatique, avec aussi
00:35l'obsolescence d'un modèle économique fondé dans les années 60 sur le tourisme de masse ?
00:41On va en débattre avec deux amoureux de la montagne, Pascal Bruckner, bonjour !
00:46Bonjour !
00:47Vous avez publié « Dans l'amitié d'une montagne, petit traité d'élévation » chez Grasset.
00:54Vous êtes skieur, randonneur, vous faites de l'escalade aussi ?
00:58Un peu, oui.
00:59Félicitations !
01:00Je skie beaucoup moins qu'avant.
01:01Vous skiez beaucoup moins qu'avant ?
01:03Oui, à cause des risques dus à l'âge, évidemment.
01:06Ok, on va y venir.
01:08Guillaume Desmures, bonjour !
01:09Bonjour !
01:10Vous êtes journaliste, auteur du « Crépuscule des Jeux », enquête sur les JO d'hiver
01:152030 chez Paulsen.
01:17Vous avez grandi au Ménuir et vous habitez aujourd'hui vers Annecy.
01:22Question de prospective, peut-être que vous allez la trouver délirante.
01:27Le ski est-il un sport en voie de disparition ?
01:33A quelle date estimez-vous son extinction ?
01:37Pascal Bruckner ?
01:39J'espère que non, mais il est très difficile de faire une prédiction.
01:44Il y a une statistique qui est encourageante, c'est que, d'après les professionnels
01:49du ski, les jeunes moniteurs continuent à se présenter en masse aux examens.
01:53Ça veut donc dire que les praticiens de la montagne y croient encore.
01:56Mais effectivement, on peut estimer que dans 20 ou 30 ans, il sera plus compliqué de faire
02:01du ski, qu'on va être obligé de repousser les limites en altitude et donc de skier entre
02:063 et 4 millimètres, ce qui est déjà possible aujourd'hui dans les Alpes.
02:10Monter, monter, monter !
02:11Monter, monter, mais au-delà, on n'en pourra pas.
02:13Et le ski va être réservé, là pour le coup, aux plus fortunés, ce qui est déjà le cas
02:18dans les stations françaises.
02:20Je suis étonné de voir qu'il y a de moins en moins de Français et de plus en plus d'Américains,
02:26de Suisses, des Turcs, des Indiens, des Saoudiens, des Emiratis.
02:31Donc tous les pays à forte richesse viennent skier chez nous et pour les Français,
02:37c'est un peu plus compliqué.
02:40Quel est votre pronostic, votre perspective, Guillaume Desmures ?
02:46Vous voyez quelle échelle de temps ?
02:49Je m'empêche, si vous le voulez bien, de faire des prédictions, parce que je me trompe
02:55forcément, on se trompe forcément.
02:57Personne n'est capable de prévoir à quel moment ça va commencer à s'effriter.
03:01C'est déjà le cas d'ailleurs.
03:03C'est déjà le cas, le modèle économique montre quand même des signes d'essoufflement
03:06qui sont assez inquiétants, dû notamment au changement climatique.
03:10Donc combien de temps on a avec ce modèle ?
03:13Personne ne le sait.
03:14Par contre, on doit se préparer à la suite.
03:17On doit se préparer à ce que ce modèle s'effrite suffisamment pour que les stations
03:22de ski ne soient plus rentables et pour que les vacances de février ne soient plus dans
03:27notre imaginaire.
03:28Dans l'imaginaire, les bronzés font du ski, soit quelque chose qu'on fasse.
03:31Il faut qu'on aille en montagne pour d'autres raisons, qu'on la pratique différemment.
03:35Il faut prendre acte donc d'une nouvelle donne à l'instant T, c'est ça ?
03:40Oui, oui.
03:41Plutôt que d'essayer de tirer des plombs sur la comète.
03:45Ce qu'on essaye de faire aujourd'hui, c'est qu'on essaye de prolonger ce modèle économique
03:49qui a été extrêmement florissant.
03:51Décrivez-le, décrivez-le.
03:52Alors ce modèle économique, il est né dans les années 60.
03:55Au moment des Trente Glorieuses, c'est assez simple, ça ressemble aux stations Bellenaire.
03:59C'est-à-dire qu'on a des villes à la montagne avec au cœur du modèle économique l'immobilier.
04:04C'est encore aujourd'hui ce qui crée la valeur.
04:06Et puis on a un domaine skiable équipé qui attire la clientèle.
04:11Et puis on a ce tourisme de masse qui est concentré, des flux de touristes concentrés
04:15dans l'espace et dans le temps et qui viennent en transport carboné, voitures, avions.
04:20Et ce modèle-là qui a été installé dans les années 60 est toujours opérant.
04:24Et ça, Pascal Bruckner, il faudrait en faire son deuil le plus rapidement possible ?
04:31Alors faire le deuil complètement, je ne suis pas sûr.
04:33Parce que là aussi, les praticiens de la montagne mettent en avant l'argument économique.
04:37Ça fait vivre des centaines de milliers de gens.
04:39Ce qui est vrai, c'est que pour les stations de basse altitude, c'est-à-dire au-dessous de 1500 mètres,
04:44l'avenir est très compromis parce que la neige ne vient pas.
04:47Ou alors quand elle vient, les touristes, eux, ne viennent pas.
04:51Cette année, par exemple, Villars de Lens a connu un enneigement exceptionnel.
04:55Tout était prêt, mais les gens échaudés par la mauvaise expérience ne viennent plus.
05:00Ou alors il est trop coûteux pour une petite station de mettre en marche les remontées mécaniques,
05:07parce qu'il faut le matériel.
05:08Et donc, on laisse passer la semaine ou les deux semaines où la neige est là.
05:12Et pour de plus en plus de stations, les vacances ressemblent un peu à Dénos.
05:19Tout est prêt, les gens sont là, il manque juste la mariée.
05:22La mariée, c'est la neige.
05:24Et alors ça fait des montagnes pelées, ça fait des languettes de blanc qui sont souvent alimentées à la neige artificielle.
05:33Et il peut y avoir effectivement une très grosse déception.
05:36Donc je pense qu'on va remonter de plus en plus haut.
05:39Et pour les stations de moyenne altitude, il va falloir inventer.
05:42Alors inventer quoi ? Des choses qui n'ont rien à voir avec la neige ?
05:48Un autre calendrier qui ne soit pas seulement celui des vacances de février ?
05:54Par exemple, inventer un autre calendrier qui ne soit pas celui du samedi au samedi,
05:58qui provoque des bouchons automobiles depuis 40 ans, encore aujourd'hui en 2025.
06:04En fait, les solutions, les idées, elles existent sur les territoires.
06:08Il y a énormément de gens talentueux qui essayent de fonctionner différemment,
06:12d'apporter d'autres offres, d'autres services et de faire vivre la montagne différemment.
06:16Parce qu'il ne faut pas oublier qu'il y a d'abord des montagnards qui habitent là-haut.
06:19De moins en moins d'ailleurs, puisque ce modèle économique vide les communes de ses habitants depuis 10 ans.
06:26Donc il y a des montagnards qui habitent dans un territoire formidable.
06:30C'est mon cas, la montagne elle est magnifique.
06:32Donc il y a plein plein d'idées.
06:34Il faut juste arriver à sortir de ce modèle économique, cette rente unique qui fagocie toute l'économie.
06:41Mais d'où vient le blocage ?
06:44C'est parce que le modèle économique continue à fonctionner même au ralenti ?
06:49Ce sont des décisions...
06:50Il fonctionne même très bien.
06:52Il fonctionne encore très bien.
06:54Pour la vingtaine, vingt-cinq stations d'altitude.
06:57Il fonctionne encore très bien.
06:59Mais pour combien de temps ?
07:01Lors de la cérémonie de lancement du comité d'organisation des JO 2030,
07:06le président de la région PACA, Renaud Muselier, disait
07:11« On ne pourra pas skier demain comme hier,
07:14mais n'en déplaise aux ronchons, pratiquer la montagne et les sports d'hiver autrement,
07:19ne veut pas dire ne pas les pratiquer. »
07:21Fin de citation.
07:22Commentaire Pascal Bruckner.
07:24Je pense qu'en chacun de nous, il y a un optimisme et un ronchon.
07:27Selon les années, l'un des deux gagne.
07:30Les avertissements des scientifiques sont parfaitement exacts.
07:35Le réchauffement climatique est plus rapide en montagne qu'en plaine.
07:38C'est ça qui est étonnant.
07:40L'effet de feu ne peut raser du jour au lendemain des pistes enneigées.
07:45Tout d'un coup, vous ne vous retrouvez avec plus rien.
07:47Ce qui est très déprimant.
07:48Mais c'est un pari.
07:49Ces JO sont un pari sur l'avenir.
07:52Là, c'est cinq ans.
07:53C'est un tout petit futur qu'on se donne.
07:56En tant que Français, je ne peux qu'espérer que ça va marcher.
08:00Un peu comme les JO de l'été.
08:03Mais je dois dire que c'est assez hasardeux et qu'il risque d'y avoir ensuite...
08:07C'est les conséquences des JO olympiques.
08:09Toutes ces constructions qu'on va bâtir à l'emporte-pièce sur les massifs.
08:14Qu'est-ce qu'on va en faire ?
08:16C'est ce qu'on appelle les lits froids.
08:18Ça endommage, on l'est dit, toutes les stations.
08:21On voit l'été, qu'on construit, on construit.
08:23Et puis, dès que la neige est partie, ça devient des chicots en béton partout.
08:30Je dirais, Pascal, plutôt que ces JO 2030 sont un pari sur le passé.
08:35Puisque le peu d'informations dont on dispose déjà aujourd'hui sur cette candidature
08:40nous montrent qu'en fait, on va répliquer, dupliquer un modèle économique.
08:44Et on va permettre de poursuivre ce modèle économique.
08:47Donc il ne s'agit pas du tout d'imaginer ni d'accompagner la transition.
08:51Le problème de ces JO 2030, tels qu'ils nous sont présentés aujourd'hui,
08:56c'est qu'ils ne vont pas du tout servir à transformer nos modèles économiques
09:00et à les adapter au changement climatique,
09:03au problème de ressources en eau, à la transition énergétique,
09:06à la décarbonation du transport.
09:08Aujourd'hui, ces JO ne sont pas au service de ça.
09:11J'espère qu'ils vont l'être, mais aujourd'hui, ils ne le sont pas.
09:14Pascal Bruckner ?
09:15Oui, alors, quelques bonnes nouvelles.
09:19Les arcs se sont engagés à ne plus faire aucune construction à l'avenir,
09:23la station des arcs.
09:24Et puis, pour redonner un peu de tonus à ces prévisions,
09:29je ne sais pas si vous avez vu les plans du téléphérique des Grands Montets d'Enzo Piano.
09:34Il se trouve que j'ai regardé ce matin la vidéo qu'ils ont faite.
09:37C'est une prouesse architecturale qui va emmener les gens à 3200 mètres.
09:41Donc, il y a encore aujourd'hui place pour l'invention, pour l'inventivité,
09:46pour le génie humain, pour le mariage de la création et du défi climatique.
09:53Et puis, je rappellerai juste une petite chose.
09:55Je pense que Guillaume est au courant.
09:57On a organisé au 14 juillet dernier le prix du ski d'été dans la combe de Balme à la Clusaz.
10:04Puisqu'il restait encore, c'est un endroit qui est très exposé au nord et très froid,
10:09il restait encore 4 mètres de neige le 14 juillet.
10:13Les gens sont montés en VTT ou à pied.
10:15Et donc, parfois la nature nous offre encore un miracle.
10:21C'est ce miracle que vous recherchez en pratiquant ces activités et en fréquentant la montagne, Pascal Bruckner ?
10:28Oui, alors d'abord, je recherche le pays de mon enfance puisque j'ai vécu en Autriche et en Suisse.
10:34Mais je pense que ce qui rend la montagne unique dans tous ses aspects,
10:39c'est qu'elle a la grandeur d'une apparition.
10:43Pour moi, arriver dans une station de ski, me lever le matin,
10:46je regarde ces sommets enneigés et je suis saisi.
10:50Je suis ébloui et cet éblouissement ne cesse pas.
10:53C'est une expérience métaphysique quasiment ?
10:55Oui, c'est une expérience esthétique d'abord.
10:57Et je pense que la grandeur de la montagne, c'est la grandeur de la contemplation.
11:03Guillaume Desmures ?
11:04Une expérience métaphysique et physique aussi quand on la parcourt,
11:07quel que soit le moyen, le ski, le parapente.
11:10Et cette montagne, elle a énormément d'atouts.
11:15Il faut qu'on arrête de l'imaginer pour l'avenir avec des infrastructures.
11:20Arrêtons de construire en fait.
11:22Et vos mots me plaisent et me touchent parce que la montagne, c'est aussi ça.
11:27C'est de la contemplation.
11:29Est-ce qu'à l'avenir, il faut qu'on regarde la montagne différemment,
11:32qu'on pose sur elle un autre imaginaire
11:35et qu'on construise un autre imaginaire autour de la montagne
11:38qui n'implique pas des constructions, de l'infrastructure, des tyroliennes et du béton ?
11:43C'est là où va se jouer l'avenir de la montagne.
11:46Le tourisme des quatre saisons peut-il remplacer les sports d'hiver ?
11:51On en a dit un mot très rapide.
11:53Aujourd'hui, il n'y a même pas deux saisons en montagne.
11:56Il y a la saison d'hiver et puis il y a la saison des chantiers l'été.
12:00Les quatre saisons, on en est encore loin.
12:03Mais ce qu'il faut plutôt garder en tête, c'est une activité à l'année.
12:07L'enjeu demain pour les territoires de montagne et pour les habitants de montagne,
12:11c'est est-ce qu'on va pouvoir y vivre à l'année et y travailler à l'année ?
12:15C'est de moins en moins le cas aujourd'hui.
12:17Et qu'en pensez-vous ? Vous avez posé la question.
12:20Est-ce qu'on va pouvoir vivre à l'année ?
12:22Oui, bien sûr. Il faut y travailler tout de suite.
12:25Il y a certaines stations. Vous avez cité Bourg-Saint-Maurice-les-Arcs,
12:28la station de Métabier et la station de Tignes.
12:31Ces trois stations, ces trois cas particuliers,
12:34encore quelques pionniers qui nous montrent qu'il est possible
12:38de travailler sur comment est-ce qu'on va vivre à l'année,
12:41surtout comment est-ce qu'on va pouvoir habiter à l'année.
12:43Aujourd'hui, c'est extrêmement difficile de travailler et d'habiter dans une station de ski.
12:48Pascal Bruckner, quand vous voyez la fonte des glaciers,
12:52quel sentiment ça suscite chez vous ?
12:54C'est très triste. Moi, j'ai vu le dernier glacier du Mercantour
12:58avec mon guide François Leray.
13:01Vous êtes au chevet d'un agonisant.
13:04Ce sont des pierres, des glaces qui sont grises, sales.
13:11Vous savez que dans un an ou deux, ce glacier aura vécu.
13:15Les glaciers sont en train de mourir.
13:18Mais je pense qu'il y a aussi un autre problème qui se pose au tourisme de la montagne,
13:22c'est l'affluence.
13:23C'est le manque d'éducation des gens qui croient qu'on peut aller en altitude
13:28comme on va au bord de la mer en tongs et en espadrilles.
13:30L'été, vous avez des sauvetages continus de familles qui sont perdues à 2500 mètres
13:37et qui ne se reconnaissent plus dans le brouillard.
13:39Et puis, on sera peut-être obligés dans les années à venir,
13:43c'est une hypothèse que j'avais émise, de délivrer des permis d'ascension.
13:47C'est déjà le cas pour le Mont Blanc, c'est le cas pour l'Everest.
13:50Songez qu'au sommet de l'Everest, on recueille chaque année des tonnes d'ordures
13:54qu'on est obligés de descendre.
13:56Dans les ordures, il y a parfois un cadavre qui est là, qui a gelé.
13:59Et donc, si on veut protéger la montagne, il faudra aussi en restreindre l'accès.
14:04Et ça, c'est quelque chose qui est très difficile à entendre pour les montagnards.
14:08Mais je ne pense pas qu'on puisse tous aller au même moment, au même endroit en masse.
14:13Restreindre l'accès à la montagne, d'un mot ?
14:15Ça, c'est une vraie question.
14:18C'est un espace de liberté.
14:20C'est un espace qui est très, très important pour une société.
14:24Donc, restreindre la liberté en montagne, je pense que c'est la mauvaise direction.
14:28Parlons plutôt de responsabilité.
14:30Travaillons sur la responsabilité.
14:32Merci à tous les deux, Guillaume Desmures, Pascal Bruckner, pour poursuivre la réflexion.
14:38Le ski en bout de piste, c'est le sujet du magazine Interception, ce dimanche à 9h sur Inter.
14:45Merci beaucoup, à vous.