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Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Mercredi 19 février 2025 : la romancière Agnès Martin-Lugand. Elle vient de publier "Les Renaissances" aux éditions Michel Lafon.

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00:00Bonjour Agnès Martin-Lugand. Bonjour Élodie. Vous êtes l'une des autrices les plus axées sur ce que l'existence a de plus mystérieux,
00:07imprévisibles et délicats. En douze romans, vous avez su imposer vos personnages et histoires à la psychologie
00:12fine et juste.
00:13Et le public et la critique ne s'y sont pas trompés car vous avez cumulé les prix et les ventes de vos ouvrages
00:19s'élèvent aujourd'hui à 5 millions d'exemplaires.
00:21Le lien avec les lecteurs s'est fait avec votre livre Les gens heureux lisent et boivent du café, une évidence d'ailleurs
00:27qu'entre nos mains le bonheur pouvait se cultiver ou se faufiler
00:31même si on a peut-être une préférence pour le thé à défaut du café. Tout ça pour dire que tout est souvent une question de
00:37résilience. Aujourd'hui vous nous présentez votre petit dernier, les Renaissance. Alors non, il n'y a pas de phénix à l'horizon
00:43mais tout semble être une question de regard. Agnès Martin-Lugand, la beauté existe-t-elle davantage
00:49dans le regard de l'autre ou dans l'oeil de celui qui regarde si on cite Oscar Wilde ?
00:55La beauté
00:58Où est-ce que se trouve la beauté ? Pour moi la beauté elle est dans le regard
01:03qu'on porte à l'autre, le regard que l'autre nous porte, le regard aussi qu'on peut se porter à soi-même
01:09et
01:11aussi dans n'importe quelle petite chose qu'on peut découvrir.
01:15Pour moi c'est
01:17finalement la quête de la beauté même s'il est une question
01:21d'histoire de l'art dans les Renaissance
01:24c'est
01:25c'est chaque détail en fait qui peut réveiller un sentiment de beauté et puis c'est un
01:31on peut essayer d'y aspirer
01:34à cette beauté.
01:35On découvre deux personnages dans cet ouvrage Les Renaissance, deux personnages principaux je vais dire et leur histoire qui a comme point de jonction
01:42leur rencontre.
01:44Lino, il est artisan passionné d'histoire de l'art, assez téméraire enfant, d'ailleurs vous démarrez avec ça, on est en 88 quand
01:51cet ouvrage démarre. Depuis il est vraiment rongé par son passé, je vais pas en dire plus.
01:57Rebecca, elle, elle est écrivaine, les mots lui ont permis de briser les silences, de décharger
02:02une part de ses tourments. Vous aimez dans vos histoires, insuffit la possibilité justement
02:10qu'un avenir est meilleur, que l'espoir fait vivre et qu'on peut rêver d'un nouveau départ.
02:16Oui parce que je crois que finalement
02:19tout peut être possible.
02:22Après il faut savoir parfois prendre le temps et attendre parce qu'on peut avoir envie de s'en sortir
02:27et de ne pas être prêt aussi ou à recevoir la main tendue
02:31où on n'a pas assez réfléchi, on n'a pas assez pris de recul sur certaines épreuves qu'on a traversées.
02:37Alors c'est vrai que le personnage de Rebecca, elle, elle n'est pas très très en forme quand le lecteur
02:42la rencontre, ça fait plus de deux ans qu'elle n'a pas réussi à écrire une ligne.
02:47C'est lié à une rupture,
02:49c'est pas tout raconté, mais c'est lié au fait que son couple s'est
02:55délité ? Oui, ils se sont perdus. C'est l'usure aussi, c'est aussi l'usure d'un couple qui
03:02a arrêté de se parler, qui
03:04a séparé, chacun a mis sa vie, a protégé sa vie sans plus jamais lier l'un à l'autre.
03:11Et il y a ça qui ne l'aide pas, évidemment, et il y a aussi qu'elle s'est épuisée
03:18dans son écriture et qu'elle a oublié de se nourrir par elle-même d'autres choses pour nourrir son écriture et continuer à aller plus loin.
03:26Mais elle a besoin en fait de temps
03:29pour être capable de se dire je vais peut-être y arriver ou je dois prendre une autre
03:34décision et quitter la littérature. Il y a énormément de vous dans tous vos ouvrages, dans les Renaissance c'est le cas.
03:40Oui, je crois que c'est celui où il y en a le plus. C'est juste assez
03:44étonnant d'ailleurs que vous lâchiez prise à ce point-là et que vous vous offriez autant. Vous étiez psychologue lénitienne en crèche puis en pouponnière.
03:52L'écriture, elle est entrée dans votre vie comme une sorte de nécessité presque vitale.
03:59C'était quoi ? C'était pour affronter justement la violence du quotidien, les histoires qu'on vous racontait, que vous aviez du mal peut-être à
04:07rendre positive auprès des personnes qui venaient vous voir, vous consulter ?
04:11Alors en l'occurrence c'est vrai que j'étais qu'auprès des tout-petits.
04:16Surtout en pouponnière, donc les enfants placés par le juge des enfants, les 0-4-5 ans.
04:21Le plus dur, c'est quand même le plus dur.
04:23Oui, c'est d'une violence
04:27totale et extrême d'être face à ces petits êtres en hyper souffrance.
04:32C'était à l'intérieur de moi, mais voilà, depuis la fin de mes études, ce désir d'écrire et puis je suis devenue maman.
04:39Et c'est revenu à ce moment-là, cette envie d'écrire.
04:44Après il me fallait trouver une histoire et c'est là que les gens heureux ont fini par arriver.
04:48Mais je dirais que de par la naissance de l'histoire des gens heureux, les éboiffes du café, cette femme qui perd son mari et sa fille dans un accident de voiture,
04:58la naissance de ce roman a été déclenchée par ma propre angoisse.
05:07J'ai regardé mon mari et mon fils qui jouaient, mon fils à l'époque avait 18 mois.
05:13Le temps s'est arrêté et ça m'a pris à la gorge et je me suis dit, mais mon Dieu, qu'est-ce que je deviens si je les perds ?
05:19Et je me suis dit, je vais m'enterrer vivante quelque part.
05:23Je me suis dit, tiens, en fait, c'est cette histoire-là que tu dois essayer de raconter pour voir si tu peux écrire un roman.
05:28Vous avez découvert qui vous étiez vraiment ou pas, Agnès Martin-Lugand ?
05:32Parce qu'avec cet ouvrage Les Renaissance, on a l'impression que c'est comme un miroir, un effet miroir, il y a un effet miroir à l'intérieur.
05:39Oui, il y a un effet miroir, c'est-à-dire que je m'étais toujours promis de ne jamais écrire sur une romancière.
05:45Rebecca est arrivée quand je me suis dit qu'il fallait que Lino raconte son histoire à quelqu'un.
05:51Je précise que Lino ne rencontre pas Rebecca dans l'amour, en fait.
05:56Pas du tout.
05:57Justement, je le précise parce qu'on peut avoir l'impression qu'ils ne se rencontrent pas du tout.
06:00Non, non, pas du tout.
06:01Elle, elle le découvre à travers son histoire, justement.
06:03Exactement.
06:04Et voilà, Rebecca s'est imposée à moi et je me suis dit, ok, ça va être un petit peu compliqué.
06:11Et j'ai créé mon double, d'une certaine manière.
06:14Alors, je vais beaucoup mieux que Rebecca, je le précise quand même.
06:19Mais oui, j'ai créé mon double et en même temps, quand j'arrivais à la fin de l'écriture des Renaissance,
06:27je me disais, elle était cachée à l'intérieur depuis un petit bout de temps, mais il me fallait certainement...
06:33J'aurais été incapable de la trouver.
06:35Elle aurait été incapable de s'extraire de moi il y a quelques années.
06:39C'était son temps à elle, en fait, pour qu'elle arrive.
06:43Et je sais que je ne m'en séparerai plus jamais parce qu'en même temps,
06:47parfois je dis, quand Rebecca écrit, c'est Rebecca qui écrit, ce n'est pas moi.
06:52Et là, je sais à quel point je suis schizophrénique quand j'écris.
06:56Mais elle m'a permis, elle m'a offert aussi une nouvelle forme d'écriture à travers elle, son style,
07:02ses mots à elle qui ne sont pas forcément les miens.
07:05Et voilà, je sais que maintenant, il y aura des moments où il y aura plus Rebecca qui écrira que moi.
07:12Et voilà, ça va être un équilibre qu'il va falloir que je trouve entre ce personnage qui est devenu quand même mon double et moi.
07:19Aujourd'hui, vous avez vendu plus de 5 millions d'exemplaires de vos livres.
07:22Vous vous êtes traduite en 35 langues.
07:25Vous faites partie des auteurs français les plus lus.
07:27À côté de vous, il y a quand même Amélie Noton, Michel Bussy.
07:30Je ne vais pas tous les citer, mais on les connaît.
07:32Sylvain Tesson encore.
07:34Vous êtes aussi partie de la rédaction de 13 à table.
07:36On profite des restos du cœur.
07:38Ça, je sais que ça vous tient particulièrement à cœur.
07:41Ça représente quoi, ça, pour vous ?
07:44Ce parcours imprévu, entre guillemets.
07:47Totalement imprévu.
07:48Que vous n'imaginez pas il y a quelques années.
07:50Ah non, c'est la surprise de la vie.
07:54J'ai l'impression que tout a commencé hier et en même temps, non, ça fait 12 ans que ça a commencé, cette petite histoire.
08:03Je suis immensément reconnaissante envers les lecteurs.
08:11Sans eux, je n'existerais pas.
08:14Envers aussi mon éditeur, qui me fait confiance depuis le début.
08:20Qui a cru en vous, oui.
08:21Et avec qui je partage énormément de choses.
08:27La confiance, le respect, l'affection.
08:30Après, j'ai conscience du travail.
08:34Après, je crois au travail.
08:36C'est-à-dire qu'on n'a pas rien sans rien.
08:39Ça peut paraître absolument bateau, mais j'y crois profondément.
08:43Je sais ce que je mets quand j'écris.
08:45Je sais pourquoi je le fais.
08:48C'est une chance extraordinaire de pouvoir vivre ce que je vis depuis maintenant plus de 10 ans.
08:56De pouvoir consacrer ma vie à l'écriture, à mes personnages.
09:02De rencontrer mes lectrices et lecteurs.
09:05De pouvoir échanger avec eux.
09:07C'est quelque chose dont on ne peut pas être blasé.
09:14J'ai toujours dit, le jour où quelqu'un se rend compte que je suis blasé de ça,
09:18mais dites-moi d'arrêter.
09:20Parce qu'il faut avoir la valeur quand il nous arrive quelque chose d'aussi extraordinaire.
09:28Qui, en effet, comme vous le disiez, n'était absolument pas prévu.
09:32Il faut le chérir.
09:34Et pour moi, il faut toujours avoir en tête que rien n'est acquis.
09:40C'est ce que je me dis depuis que les éditions Michel Laffont m'ont contactée en janvier 2013.
09:47Je me dis que rien n'est acquis.
09:49Donc à moi de faire en sorte que ça continue.
09:54En tout cas de mettre tout en oeuvre pour essayer que ça continue.