Le ministre de l'Industrie Marc Ferracci, invité de franceinfo le 28 mars 2025
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00:00Bonsoir Marc Ferracci, vous êtes ministre de l'Industrie et de l'Energie.
00:05Donald Trump va augmenter les droits de douane de 25% sur les voitures importées aux Etats-Unis
00:10à partir de mercredi prochain.
00:12Quel impact ça va avoir sur la filière automobile française ?
00:15D'abord c'est une décision qui est grave, parce que cette guerre commerciale qui s'annonce,
00:22elle ne fera que des perdants.
00:23Elle ne fera que des perdants parce qu'elle contribuera à la fois dans les pays qui exportent
00:28aux Etats-Unis, mais aussi aux Etats-Unis, à augmenter les prix.
00:31Ça générera probablement des destructions d'emplois parce que les chaînes de valeur,
00:35vous le savez, sont à l'échelle mondiale, elles sont très intégrées.
00:39Et donc moi j'en appelle à la responsabilité et du point de vue de la réponse que nous
00:43devons apporter à ce qui sera mis en œuvre à partir de début avril, il faut d'abord
00:49réagir en européen, de manière très unie.
00:51Il faut réagir avec fermeté, ça veut dire concrètement qu'il faut prévoir des mesures
00:56de riposte qui soient de la même ampleur que ce qui est prévu et ce qui sera fait par
01:02l'administration Trump.
01:03Et surtout, il ne faut pas s'engager dans des négociations et des concessions sans
01:09avoir assumé une forme de rapport de force.
01:12Mais alors est-ce que justement on en est au stade d'assumer un rapport de force ? Déjà
01:16mi-mars, Donald Trump a imposé des droits de douane supplémentaires sur l'acier.
01:20La riposte européenne, elle ne va commencer que mi-avril.
01:23Vous savez, on sent que les lignes bougent en Europe.
01:28Les pays qui seront les plus concernés par la taxation des véhicules, ce sont les Allemands
01:34qui exportent pour environ 24 milliards d'euros de véhicules aux Etats-Unis.
01:38La France et ses constructeurs sont moins concernés.
01:41Vous n'êtes pas inquiet pour la filière automobile française ? C'est vrai qu'on
01:45exporte assez peu de voitures aux Etats-Unis.
01:47Il faut être très prudent parce qu'il y a les voitures et donc les constructeurs qui
01:51sont impactés.
01:52Et puis il y a l'ensemble de la chaîne de valeur avec les équipementiers.
01:55Et d'ici quelques semaines, l'administration Trump établira une liste des composants,
02:00y compris ceux qui sont produits par des sous-traitants automobiles, qui auront vocation à être
02:04taxés.
02:05C'est ça qui peut être plus dangereux pour la filière française plutôt que les voitures
02:09en tant que telles ? Je pense qu'il faut y être extrêmement vigilant
02:11parce que nous avons des équipementiers qui sont déjà en difficulté.
02:14L'automobile est une filière qui ne va pas bien justement parce qu'elle est soumise
02:17à une compétition et à une concurrence parfois déloyale, notamment sur le véhicule
02:22électrique.
02:23Les tarifs douaniers pratiqués par l'Europe sur les véhicules électriques chinois ont
02:25été augmentés il y a quelques mois précisément parce que les véhicules chinois électriques
02:30étaient massivement subventionnés.
02:32Donc on voit qu'on est dans un contexte compliqué.
02:34La demande automobile est également déprimée.
02:37Et si on rajoute effectivement des droits de douane, pas simplement sur les véhicules
02:41mais sur les composants des voitures, ça peut mettre en difficulté nos entreprises.
02:45Vous avez déjà réussi à mesurer quelles seraient les conséquences concrètes sur
02:51l'industrie française en termes d'emplois ?
02:54Aujourd'hui, ça n'est pas possible précisément parce que la liste de ce qui sera taxé n'est
02:58pas disponible.
02:59Mais dès que ça le sera, évidemment, nous serons extrêmement vigilants aux impacts.
03:04Nous avons déjà entamé des discussions avec l'ensemble de la filière depuis un
03:06certain temps déjà.
03:07Nous avons par ailleurs pris les devants si je puis dire, puisque avec le commissaire
03:12européen Stéphane Séjourné, j'étais à Douai il y a quelques semaines pour annoncer
03:16un plan d'urgence pour la filière automobile européenne, un plan de soutien et un plan
03:21qui vise aussi à sortir d'une forme de naïveté en mettant en place plus de protection
03:26pour nos constructeurs et pour nos équipementiers.
03:28Donc il faut s'armer dans ce contexte qui est devenu de plus en plus dangereux et incertain.
03:32Marc Ferracci, vous disiez que l'importance était que l'Europe riposte et soit unie.
03:37Est-ce que l'Union européenne va réussir à être unie sur ce dossier face aux Américains
03:41quand on voit le chef de cabinet du Hongrois Viktor Orban dire que l'Europe a commis une
03:46grave erreur car l'Europe n'a pas baissé ses droits de douane sur les voitures américaines
03:50au moment où Trump est revenu à la Maison-Blanche ?
03:52Vous savez, pour adopter ce genre de riposte, il faut une majorité qualifiée.
03:56Donc nous connaissons la proximité de la Hongrie avec des pays qui aujourd'hui sont
04:01des menaces pour l'Europe et en particulier la Russie.
04:04Nous connaissons la difficulté à créer un consensus et une unanimité en particulier
04:10avec la Hongrie.
04:11Mais ce n'est pas grave pour la riposte dans la guerre commerciale ?
04:15Je pense que nous avons tout à fait les moyens de riposter pour une raison assez simple.
04:19C'est que ces mesures sur les droits de douane relatifs à l'automobile vont impacter l'économie
04:24allemande.
04:25Les Allemands ont d'ailleurs utilisé cette expression d'un signal fatal pour leur industrie
04:31automobile à propos des droits de douane de l'administration Trump.
04:34Donc je pense qu'un certain nombre de pays sont aujourd'hui pleinement conscients des
04:39impacts et que tout cela devrait amener à une riposte.
04:43Mais qu'est-ce qui peut arrêter Donald Trump ?
04:45Parce que finalement le plus efficace, ce n'est pas l'économie américaine qui pourrait
04:49décélérer avec les mesures de Donald Trump plus que les décisions des Européens ?
04:53Ce qui est certain, c'est que tout ce qu'annonce Donald Trump aura des conséquences sur les
04:57Etats-Unis.
04:58Donald Trump a été élu sur deux messages principaux.
05:01C'est la lutte contre l'inflation et la lutte contre l'immigration.
05:05Inflation qui ne baisse pas aux Etats-Unis depuis qu'il a été revenu à la Maison-Blanche.
05:09Et donc je peux vous dire que non seulement elle ne va pas baisser, mais elle va augmenter
05:12si toutes les mesures protectionnistes qu'il annonce sont mises en œuvre.
05:16Parce que renchérir les tarifs, c'est augmenter les prix pour les consommateurs américains.
05:20Donc tout cela, évidemment, peut avoir des conséquences aux Etats-Unis, mais moi je
05:24ne suis pas ministre du gouvernement Trump, et j'en suis plutôt heureux d'ailleurs.
05:27Et donc nous verrons bien, je ne me substitue pas aux électeurs américains, je ne me substitue
05:34pas aux citoyens américains, je cherche à faire que l'Europe réagisse, que nous
05:39nous armions.
05:40Mais vous dire qu'il faut qu'on réagisse sur les mêmes montants, par exemple si c'est
05:4325 milliards de taxes, il faut que les Européens ripostent avec 25 milliards de taxes, est-ce
05:49qu'on va vraiment pouvoir arriver à ce genre de ripostes extrêmement fermes ? Parce que
05:54Donald Trump menace dans le même temps, si on riposte, de riposter à la riposte.
05:58Mais c'est bien ce que nous cherchons à éviter, c'est la logique de l'escalade.
06:02C'est la raison pour laquelle il faut d'emblée mettre un coup d'arrêt à ce qui se passe
06:06et montrer que nous sommes crédibles dans notre riposte.
06:09Après, nous verrons bien ce qui se passe, mais ce que je constate néanmoins, c'est
06:14que Donald Trump est quelqu'un de profondément transactionnel, il essaye de trouver des deals
06:18sur un certain nombre de sujets.
06:19Et je pense qu'à un moment ou à un autre, une négociation commencera sur les contreparties
06:24que les Etats-Unis sont en train d'attendre de l'Europe.
06:29Pour l'instant, ça ne marche pas, on sait qu'il y avait des discussions ce week-end
06:32entre le commissaire européen en commerce et Washington, et pour l'instant, ça patine.
06:37Les discussions sont difficiles, mais ça ne signifie pas qu'elles n'aboutiront pas.
06:41En réalité, on voit qu'il y a un certain nombre d'objectifs que poursuit Donald Trump.
06:45Il y a l'objectif de protéger l'économie américaine avec des tarifs, je pense qu'il
06:50utilise le mauvais instrument pour cela.
06:53Il y a l'objectif de moins payer pour la défense des Européens, il s'est déjà prononcé
06:57sur ce sujet.
06:58Il y a l'objectif de vendre plus de gaz à l'Europe.
07:01Tous ces objectifs, à un moment ou à un autre, peuvent faire l'objet d'une discussion
07:05globale.
07:06Mais avant de rentrer dans cette négociation, j'insiste vraiment, il faut assumer le rapport
07:10de force et ne pas faire de concessions préalables.
07:12Marc Ferracci, sur un autre dossier, le Rassemblement national réclame un débat au Parlement sur
07:17la PPE, la programmation pluriannuelle de l'énergie qui fixe la feuille de route énergétique
07:22de la France pour les 10 prochaines années.
07:24Alors que le gouvernement envisage de passer par un décret, est-ce que vous allez accéder
07:28à cette demande du RN et passer par le Parlement ?
07:30Pardonnez-moi, mais la programmation pluriannuelle de l'énergie, c'est la mise en œuvre d'objectifs
07:36qui sont fixés dans la loi.
07:37Par exemple, l'objectif d'atteindre 33% d'énergie renouvelable dans notre mix énergétique
07:44pour 2030.
07:45Ça, c'est la loi qui les fixe.
07:46La PPE, qui est prise par décret, c'est aussi ce que prévale la loi, décline cet
07:51objectif avec un certain nombre de mesures.
07:54Combien de production sur le nucléaire, combien de production sur l'éolien, combien
07:58de production sur le photovoltaïque.
08:00Faux de renouvelable, c'est ce que conteste le RN sur le fond.
08:02Donc, prendre un décret, ça n'est qu'appliquer la loi.
08:04Ça, c'est le premier point.
08:05Ensuite, quand le RN dit qu'il n'y a pas de débat sur la PPE, j'ai envie de leur
08:10dire que vous auriez pu travailler ces derniers mois et ces dernières années.
08:14Pourquoi ?
08:15Ça fait 4 ans que la PPE est en consultation publique.
08:1750 000 personnes se sont exprimées sur la dernière version.
08:207600 propositions ont été faites.
08:22Et cette PPE a également été examinée par des instances officielles, comme le Conseil
08:28supérieur de l'énergie, où siègent d'ailleurs des députés du Rassemblement national, qui
08:33ont été consultés.
08:34Donc, en réalité, il y a du débat démocratique autour de cette programmation pluriannuelle.
08:38Vous ne souhaitez pas de débat au Parlement ? Pourtant, certains dans l'entourage du
08:41Premier ministre ont réfléchi.
08:42C'est une demande du RN, mais il y a d'autres partis.
08:45Mercredi, au Sénat, c'était une sénatrice socialiste qui a dit aussi qu'elle souhaitait
08:49un débat.
08:50On sait qu'il y a des centristes aussi qui le souhaitent.
08:51Je suis tout à fait ouvert à l'idée de débattre.
08:54Je ne serai jamais contre le débat, y compris un débat avec un vote à la fin.
08:58Mais vous auriez une majorité ?
08:59Nous pouvons.
09:00Pardonnez-moi, je vais jusqu'au bout.
09:01Est-ce qu'on aura une majorité ? Ça dépend de ce qu'on met dans le texte.
09:04Évidemment.
09:05Parce qu'une programmation pluriannuelle, c'est un choix entre la part des énergies
09:08renouvelables, la part du nucléaire.
09:10Tout ça, évidemment, fait l'objet de dissensus à l'intérieur de l'Assemblée nationale.
09:15Mais ce que je veux vous dire, c'est que oui, nous y réfléchissons, nous réfléchissons
09:19au fait de débattre.
09:20Des sénateurs ont interpellé le Premier ministre avec la nécessité d'avoir un débat
09:25suivi d'un vote sur cette programmation pluriannuelle.
09:28Il se trouve qu'il y a une proposition de loi portée par un sénateur qui s'appelle
09:31Daniel Grémillet.
09:32Qui, le RN, veut inscrire à l'agenda de l'Assemblée nationale.
09:36Qui a été adoptée, cette proposition de loi, par le Sénat à la fin de l'année,
09:39et que nous allons, à un moment ou à un autre, inscrire.
09:41Et ce sera l'occasion de ce débat.
09:43Le RN fait ce qu'il fait de mieux, c'est-à-dire qu'il ne travaille pas, il reprend les propositions
09:48des autres dans une stratégie du coucou, en expliquant que ce sont les siennes.
09:51Oui, mais quand vous inscrivez une proposition de loi qui a été portée par quelqu'un
09:54d'autre que vous, ça s'appelle exactement ça.
09:56Donc, en réalité, nous n'avons pas du tout attendu le RN pour avoir un débat sur
10:01la manière dont nous décarbonons notre économie, sur la manière, pardonnez-moi, dont nous
10:05sortons de cette dépendance aux énergies fossiles, que sont le gaz et le pétrole.
10:11Et c'est absolument essentiel, parce que si nous n'en sortons pas, nous serons dépendants,
10:15notre souveraineté en pâtira, et nous serons, au fond, dans la main de pays comme la Russie,
10:20qui sont les producteurs et les exportateurs de ces énergies fossiles.
10:24Sauf que le RN fait aussi un enjeu politique.
10:27Marine Le Pen disait, il y a quelques jours, que s'il n'y avait pas de débat sur cette
10:30PPE, ce serait une véritable honte, et elle a agité la menace d'une motion de censure.
10:34Est-ce que c'est une menace que vous prenez au sérieux ?
10:36Écoutez, moi, les intimidations de Marine Le Pen, je les prends avec beaucoup de sérénité
10:40et de circonspection.
10:41D'abord, le RN n'a pas les moyens de censurer, même si on ajoutait leur vote à ceux de
10:47la France Insoumise, ils n'auraient pas les moyens de censurer.
10:49Sauf qu'il y a une petite musique aussi du côté des socialistes, après le conclave
10:53sur les retraites, peut-être de pouvoir censurer.
10:55Moi, je ne fais pas de politique fiction.
10:57Ce que je dis, c'est que le débat et la consultation publique sur ce projet de programmation
11:01pluriannuelle, il a eu lieu, et il se poursuit d'ailleurs, pour les personnes qui nous
11:04écoutent, ils peuvent participer à la consultation publique jusqu'au 5 avril, c'est en ligne.
11:09Donc c'est pour vous dire que tout est sur la table.
11:10Donc les députés RN aussi peuvent participer ?
11:11Tout à fait, j'invite les députés RN à participer à la consultation publique
11:14s'ils le souhaitent.
11:15Mais ce que je veux vous dire, c'est que sur cette menace de censure, à un moment
11:18ou à un autre, il faut assumer ses positions.
11:21Nous, notre position, elle est claire, c'est de sortir des énergies fossiles, et ce faisant,
11:25de réduire notre dépendance et d'affirmer notre souveraineté.
11:28Le choix consistant à dire que nous n'avons pas besoin des énergies renouvelables, parce
11:33que c'est ça au fond que dit le RN, c'est négliger le fait que l'accroissement de
11:44notre parc nucléaire, que nous sommes en train d'organiser, n'aura lieu en réalité
11:50qu'à la fin de la décennie 2030.
11:51Et d'ici là, nous avons besoin des énergies renouvelables, et si nous renonçons aux énergies
11:56renouvelables, comme le souhaite le RN, ça veut dire que nous nous mettons dans la
12:00main des énergies fossiles et de ceux qui les produisent et les exportent.
12:03Ça, ce n'est pas ma conception de la souveraineté, mais visiblement, c'est celle du RN.