Alors qu'elle avait 11 ans, Anne a été victime du "repassage des seins" : une mutilation pratiquée notamment au Cameroun sur les adolescentes. Elle témoignait pour briser le tabou de cette pratique censée "protéger les fillettes des hommes".
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00:00On ne se reconstruit pas du repassage des seins, c'est une mutilation.
00:03Les anciens disent que cela évite les grossesses involontaires,
00:08les viols et que les hommes s'intéressent à elles.
00:11Quand j'étais au tout début de mon adolescence, je devais avoir 11 ans,
00:15ma maman n'était plus au Cameroun avec nous, on vivait avec ma grand-mère.
00:19Un matin, j'étais en train de dormir sur les coups de 4h-5h,
00:24ma grand-mère est venue me réveiller aux aurores et m'a emmenée dans l'arrière-cuisine.
00:28Elle me dit « Allonge-toi par terre ».
00:30Je fais « Pourquoi ? Je m'allongerai par terre ».
00:32Elle me dit « Allonge-toi par terre, c'est pour ton bien, c'est pour t'aider ».
00:34Et je vois des moments beaucoup plus corpulents que moi à l'époque.
00:38Elle commence à me retenir par terre pour ne pas que je bouge.
00:42Et là, il y a la petite-sœur de ma grand-mère qui enroule la pierre.
00:46Après, elle l'avait retirée au feu puisqu'elle l'avait laissée chauffer dans le charbon à dents.
00:50Elle s'approchait et se mettait avec des pressions
00:54à faire des massages vraiment tout autour de la glande de ma mère.
00:59On arrêtait la pierre quand il y avait trop de cloques
01:01parce qu'à force, une pierre chaude sur une peau saine,
01:05c'est brûlé, je ne sais pas à combien de degrés, mais j'étais brûlée.
01:08Et ça a été la peau de banane verte, banane plantain, pas de banane douce.
01:12On chauffe, pareil, on y va à fond, on masse, direct.
01:16On pétrit, pétrit, pétrit, pétrit.
01:18Et après, on presse correctement au niveau du sein.
01:22Au début, tu te dis, qu'est-ce que j'ai fait de mal ?
01:25Je dois mériter ça.
01:27Tu fermes ta bouche et tu t'en vas, tu t'en vas dormir.
01:30Sauf que c'était répétitif, le lendemain, au lendemain, etc.
01:33Ça a duré, je crois même un an,
01:35parce que c'est quelque chose que j'ai vraiment voulu occulter de ma vie.
01:38Je me rappelle juste que je voyais tout le blanc de ma peau à l'intérieur,
01:46le côté noir qui était brûlé, qui était tombé.
01:48À partir de là, j'ai dit, bon, c'est très simple, plus de massage.
01:51Tu vas bander tes seins.
01:53T'es un mec, tu coupes les cheveux.
01:55Les trucs des filles, c'est pas pour toi.
01:58Faut dire que t'es pas une fille.
01:59T'es pas une fille, on te demande.
02:01T'es un garçon, t'es pas une fille, t'es pas une fille.
02:03Bon, ma grand-mère, il fallait continuer.
02:05Mais moi, j'avais trouvé une ruse.
02:06Le matin, maintenant, quand elle devait venir me chercher,
02:09je n'étais plus là.
02:10J'étais partie faire du footing, j'étais partie courir.
02:12Bref, j'avais toujours des excuses au point où ça les a démotivées.
02:16Elles ont arrêté.
02:17Jusqu'au jour où j'arrive, je rentre des cours
02:20et je vois ma petite sœur en larmes.
02:22Je dis, qu'est-ce qui se passe ?
02:24Et là, elle me montre l'arrière-cuisine.
02:26Je fais, attends, elle t'ont amenée là-bas ?
02:29Ben oui, avec la pierre.
02:30Elle a commencé à voir si elle pouvait masser, etc.
02:33Moi, j'ai pété un plomb, je suis rentrée dans le bureau de ma grand-mère.
02:36J'ai dit, c'est très simple.
02:37Si tu continues comme ça,
02:39ben moi, quand maman va appeler la prochaine fois,
02:41je vais tout lui dire.
02:42Je vais tout lui dire ce que vous nous faites ici
02:44parce que, selon la loi, vous n'avez pas le droit de nous faire
02:46ce que vous êtes en train de faire.
02:48C'est seulement à partir de là que ni moi ni ma petite sœur,
02:51à nouveau, on a été amenés à l'arrière-cuisine.
02:54L'excuse qu'on sort, c'est les hommes.
02:57C'est pour te protéger, c'est pour ton bien.
02:59C'est pour éviter que les hommes te regardent très tôt.
03:02Les seins, ça peut venir plus tard
03:04parce que si tu as les seins maintenant,
03:05les hommes, ils vont te regarder.
03:07On va pouvoir te violer.
03:08C'est quelque chose qui est gravé dans notre mémoire, en fait.
03:11À aucun moment, vous pouvez l'effacer.
03:13Il y a quelque chose, forcément, qui vous le rappelle.
03:15Moi, par exemple, j'ai des taches,
03:16j'ai des pigments sur ma poitrine qui me rappellent
03:18que quelque chose s'est passé sur mon corps.
03:20Il y a une transformation qui a été faite.
03:21Se reconstruire, tu vas faire une belle poitrine.
03:23Oui, tu auras une jolie poitrine,
03:26mais ce n'est pas ça qui va enlever ce que tu as vécu derrière.
03:28La preuve, dans ma tête, c'est un souvenir
03:32que je souhaite complètement effacer.
03:35Je ne peux pas l'effacer.
03:36Tu vis avec.
03:37Tu avances. C'est tout.
03:39Mais tu ne te reconstruis pas.
03:40Ce n'est pas possible.
03:42Tu acceptes et tu avances.
03:44Combien de femmes vont devoir souffrir
03:47pour que ces femmes-là comprennent
03:48que ça ne sert à rien, ce qu'elles font ?
03:50Elles détruisent plus la vie d'une femme qu'autre chose.
03:54Et ce qui est encore plus douloureux dans la chose,
03:56c'est que c'est une femme qui pratique ça, une femme.
03:59Avoir peur du regard d'un homme,
04:02dire que si un homme regarde ma poitrine,
04:04il faut que je la cache, etc.
04:06Non, ça suffit.
04:08On est en 2023.
04:09On parle beaucoup de l'excision
04:11et on parle moins du repassage des seins.
04:12On n'est pas nombreuses à dénoncer la chose.
04:15On se tait et on souffre en silence.
04:18Voilà.
04:19Tant que ça sera toujours, je vais continuer à parler.
04:22Jusqu'à ce qu'on me dise que oui, c'est bon,
04:24on a arrêté, que le gouvernement camerounais
04:26a pris des mesures,
04:28est rentré dans les quartiers,
04:29est rentré dans les familles
04:31et va dans les écoles,
04:32qu'on sensibilise les filles en fait
04:34et que les filles viennent ouvrir leur bouche
04:36devant les professeurs en disant,
04:37sauvez-moi parce que chez moi,
04:39on est en train de me faire ça.
04:40Je vais continuer à parler.