Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Mercredi : l'actrice, réalisatrice et scénariste Zabou Breitman. Elle est à l'affiche du film "Cassandre" d'Hélène Merlin, qui sort au cinéma.
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00:00Bonjour Zabou Bretman.
00:01Bonjour.
00:02Comment ça va Elodie ?
00:03Moi tout va bien.
00:04Ok.
00:05Vous êtes scénariste, metteur en scène, actrice, réalisatrice, aussi à l'aise sur
00:08les planches que devant et derrière le petit et grand écran.
00:10Vous avez reçu le César de la meilleure œuvre pour le film Se Souvenir des Belles
00:13Choses.
00:14C'était en 2003 avec Isabelle Carré et Bernard Campan, mais aussi 4 Molières pour
00:18d'un côté l'hiver sous la table et de l'autre des gens ainsi qu'un globe de cristal
00:22pour ce dernier.
00:23Vous avez récemment reçu le Grand Prix documentaire pour Le Garçon au Luchon Festival, un film
00:28qui mêle réalité et fiction.
00:29Vous l'avez co-réalisé avec Florent Vassault, mais vous êtes actuellement à l'affiche
00:33du film Cassandre d'Hélène Merlin, où l'histoire d'une jeune fille entravée par sa propre
00:39famille aisée, originale, on dira, son frère la touche, la viole même, sans que ses propres
00:46parents ne s'en rendent compte, donc sans pouvoir hurler sa tristesse, sans réussir
00:50à en parler.
00:51Cassandre, elle est passionnée d'équitation, du haut de ses 14 ans, c'est ce qui d'ailleurs
00:55va lui permettre d'avoir cette soupape, cette bulle d'oxygène et surtout de se rendre compte
01:00qu'il y a autre chose que sa famille qui l'enferme, finalement.
01:04D'ailleurs, il y a toute une symbolique avec une grille qui, vers la fin du film, je n'ai
01:07pas tout raconté, mais se referme et on se demande comment elle va pouvoir s'extraire
01:11de tout ça.
01:12Mais elle est dans la construction et on se rend compte à quel point les traumatismes
01:16sont extrêmement profonds, Zabou, et à quel point il est difficile de parler.
01:20Elle n'arrive pas à parler, elle n'arrive pas à s'exprimer, elle n'arrive pas à dire
01:22les choses.
01:23Elle est empêchée.
01:24Elle est empêchée, c'est-à-dire que, vous savez, beaucoup de gens disent « ah ben elle
01:31avait qu'à parler » ou « il avait qu'à parler ».
01:32Mais non, le prédateur empêche et les gens autour empêchent, la culture empêche, c'est
01:40terrible.
01:41On dit « ben si, elle peut parler », mais ça veut dire quoi ? Ou c'est comme les femmes
01:45battues, « ben elle peut partir ».
01:46Non, elle ne peut pas, elle ne peut pas, c'est ça qu'elle montre.
01:50Et elle utilise des métaphores avec ses petites marionnettes, donc c'est jolie, une marionnette.
01:59Il y a un côté très poétique.
02:01C'est très poétique.
02:02Et c'est grâce à ça, je trouve, qu'elle fait un film rare.
02:08Il y a pas mal, effectivement, de poésie à l'intérieur des échanges qu'elle peut avoir,
02:14ne serait-ce qu'avec son prof d'équitation qui lui l'emmène sur un chemin.
02:17Il lui parle des loups, par exemple, de cette légende des loups, du loup noir et du loup
02:20blanc.
02:21Le loup noir, lui, il est très violent, tueur.
02:24Le loup blanc est plutôt constructif, il est bienveillant et il explique à quel point
02:30quand on se construit dans une vie, il faut réussir à nourrir les deux.
02:33Et parce que, justement, aucun des deux ne nécessite d'être tué.
02:38Au contraire, on se construit à travers ça.
02:40Vous êtes d'accord avec ça ?
02:41Oui, je suis d'accord avec ça.
02:43Je suis d'accord avec ça parce que c'est ce qu'elle pense profondément.
02:46Je pense qu'elle a résolu elle-même des choses.
02:50Il faut résoudre des choses pour pouvoir faire ce film-là.
02:53Je pense qu'elle a résolu elle-même des choses.
02:57Je pense qu'elle s'est posé beaucoup de questions sur ce propos.
03:02Et je pense qu'elle a raison.
03:05On dit qu'il faut connaître son ennemi pour l'apprivoiser.
03:09C'est un peu ça.
03:10C'est-à-dire que ça ne sert à rien de l'ignorer.
03:12C'est pire.
03:13Eh bien non, il est là.
03:16Il est là et il faut l'admettre.
03:17Que vous apportent toutes ces casquettes que vous avez ?
03:19Surtout la casquette de réalisatrice, parce qu'on a parlé du film Le Garçon,
03:23qui vous tenait vraiment particulièrement à cœur.
03:27Le fait d'être indépendante, de savoir tout faire, d'être dans tous les domaines.
03:30Alors, vous avez dit ça au tout début.
03:32Vous avez dit quelqu'un qui sait tout faire.
03:35Aussi à l'aise, j'ai dit.
03:36Ah oui, aussi à l'aise.
03:37Je ne suis pas sûre d'être aussi à l'aise partout.
03:39D'abord, je n'ai pas cette sensation de l'intérieur,
03:42puisqu'on parle de comment on est vu et comment on se perçoit soi-même.
03:46Ce n'est pas pareil.
03:49Je me sens plus à l'aise, peut-être, dans la réalisation.
03:53C'est-à-dire ?
03:54Dans la mise en scène.
03:55Mais je suis très inquiète comme actrice.
03:59Très inquiète.
04:00Je suis terrorisée.
04:01Donc traqueuse.
04:02Ah oui, mais c'est épouvantable.
04:05Épouvantable.
04:05Très traqueuse.
04:06J'ai très peur.
04:08J'ai peur comme actrice.
04:09J'ai très peur.
04:10Mais peur de quoi ?
04:11Mais on se livre différemment.
04:15On n'est pas...
04:16Vous voyez ce que je veux dire ?
04:18Et puis, on est dans...
04:19Je veux absolument, dans l'œil du réalisateur ou de la réalisatrice,
04:23être ce qu'il ou ce qu'elle espère.
04:25Donc, c'est un endroit où je dois être vue et être bien vue
04:30par la personne d'en face.
04:31D'accord ?
04:32Donc, je pense que la perception qu'on a de moi doit être très importante.
04:36Et je suis terrorisée.
04:38Et en même temps, je fais des seules en scènes.
04:40Je ne vous raconte pas, je suis dans un état épouvantable.
04:43Je suis à deux doigts de tomber dans les pommes.
04:45J'ai très, très peur.
04:47Et quand je tourne, il y a des metteurs en scène,
04:50des réalisateurs qui me disent,
04:52toi, tu n'as pas peur, toi ?
04:53Je dis, mais je suis terrorisée, terrorisée.
04:56Le garçon raconte donc l'histoire d'un homme
04:59qui est sur une photo que personne ne connaît
05:01et dont vous allez essayer de retracer l'histoire.
05:03D'un côté, il y a un documentaire, de l'autre, il y a un film.
05:06Ouais, c'est ça, c'est pas moi qui fais le doc.
05:08Mais on replonge vraiment dans...
05:10En fait, on est au cœur des photos et on essaye de narrer,
05:15de remettre dans le contexte la vie de cet homme à travers des photos
05:18sans rien connaître à la base de son histoire.
05:21Quand on regarde bien Zabou, il y a un fil rouge.
05:23Il y a un fil d'Ariane dans tout votre travail
05:26qu'on retrouve d'ailleurs dans Ce souvenir des belles choses.
05:28C'est le souvenir, justement, cette notion de souvenir et de mémoire.
05:31On sent que c'est le sujet, quoi qu'il arrive,
05:34que ce soit en tant qu'actrice ou en tant que réalisatrice
05:36ou en tant que metteur en scène.
05:38C'est le sujet qui doit être systématiquement au cœur de ce que vous traitez.
05:43Oui, au bout du compte, oui.
05:44C'est ce qu'on retrouve dans Le garçon.
05:45Eh oui, et ce qui n'était pas prévu.
05:48Avec Florent, c'est pas ça qu'on voulait faire.
05:50Enfin, c'est pas ça qu'on ne savait pas, puisqu'on ne savait pas.
05:53Moi, je ne savais pas ce qu'il faisait.
05:54Il ne savait pas ce que je faisais.
05:55Donc, c'était ça l'idée, c'est de ne rien savoir.
05:57Donc, c'était l'idée de se jeter dans le vide.
06:00Alors que donc, je suis trouillarde.
06:02C'est intéressant, mais j'adore l'aventure de dire
06:06je ne sais pas ce qui va se passer.
06:07On ne sait pas ce qui va se passer.
06:09Je sais juste que je demande à Florent de me donner des bouts de documentaires
06:13dont je vais donner le texte aux acteurs.
06:15Parce que ça, c'est une chose que j'adore faire.
06:16Bon, à part ça, je ne sais pas ce qui va se passer.
06:20Et au bout du bout, mais en même temps,
06:23les photos racontent toujours quelque chose de l'ordre de la mémoire et de l'effacement.
06:28Forcément, mais au bout du bout, avec Florent, on continue et on dit
06:31mais oui, mais les gens, qu'est-ce qu'ils disent, les gens de nos interviews ?
06:35Ils disent ça, ils disent ça, ils disent ça.
06:36Donc, c'est sur la mémoire. Et Florent, lui-même, un jour me dit
06:39oui, enfin, on est en train de faire se souvenir des belles choses, quoi.
06:42Ça m'a fait rire. Je dis, mais
06:45est-ce que de toute façon, on ne fait pas toujours la même chose ?
06:48Je pense qu'on fait toujours la même chose.
06:50Il y a une notion de quête d'identité.
06:53En ce qui me concerne, c'est le sujet central du film et pas pour vous, Zabou.
06:56Non, mais c'est marrant, ça.
06:57Non, mais ce qui est intéressant, c'est que ça me concerne.
07:01Je n'y pense pas à ça, mais vous, vous y pensez.
07:03Est-ce que ce n'est pas vous, la quête d'identité ?
07:05Parce qu'à force de demander aux gens ce que c'est ça, quand on s'interroge
07:09sur quelqu'un, on s'interroge soi, forcément.
07:13C'est ça, le premier intérêt.
07:16Ce n'est pas de savoir exactement qui il est, mais de savoir qui le raconte.
07:20Dans le film Cassandre, comment affronter les non-dits ?
07:22C'est quand même aussi ce que dénonce ce film.
07:26Comment s'affranchir des autres, du regard de sa propre famille ?
07:30Comment s'exécuter soi-même, en tout cas se construire
07:34soi-même, sans jamais ne rien devoir à personne ?
07:36C'est vraiment ce que raconte ce film.
07:39Ne rien devoir à personne.
07:41Vous êtes dans cette lignée-là ou pas, Zabo ?
07:44Non, je dois tout le temps à quelqu'un, moi.
07:48Je ne suis peut-être pas aussi libre, mais non, non, non, pas du tout.
07:52J'ai toujours l'impression qu'il faut que...
07:54J'ai beaucoup de culpabilité.
07:55Je suis tout le temps en train de me dire, oh là là.
07:57Non, non, c'est...
07:59On fait comme on peut. On soigne, mais on fait comme on peut.
08:02On essaye de faire au mieux.
08:04C'est ça, en fait.
08:05On essaye l'équilibre, le plus joli, le plus...
08:09Le moins douloureux, le plus juste.
08:13Ça ne veut pas dire qu'on est parfait, qu'on n'est pas...
08:15Qu'on est complet, qu'on a réussi.
08:18Ça veut dire qu'on essaye.
08:19Je pense que c'est ça. La seule chose importante, c'est d'essayer.
08:22C'est fondamental. On a le droit d'être un peu con,
08:24mais on n'a pas le droit de ne pas se soigner.
08:26Comment vous étiez alors enfants ?
08:27Parce qu'elle a cette insouciance, Cassandra.
08:29Elle avance, elle regarde, elle a un côté garçon manqué, elle fonce.
08:33Elle est toujours fonceuse. Elle est sur son vélo, elle porte...
08:36Je pense que...
08:37...son porte-bagages. Il y a toujours quelqu'un, quasiment.
08:39Elle a une insouciance et je pense que ça la sauvera.
08:42Ça vous a sauvé ?
08:43Moi, je pense.
08:45Il y a des gens qui ont cette force-là.
08:46Tout le monde ne l'a pas.
08:48Je ne crois pas qu'on soit une page blanche.
08:49Je pensais ça avant d'être parent.
08:53Ben non, pas complètement.
08:56Pas du tout, même.
08:57Il y a plein de choses.
08:58Il y a un mélange.
08:59Mais il y a des gens qui ont cette force vitale.
09:02Parce que l'insouciance, c'est une forme de force vitale.
09:06C'est une force.
09:09Et je pense que Cassandra, elle a ça.
09:13Elle vivra.