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"On a tendance à s'émouvoir des animaux dont on se sent proche."

Domestiques, d'élevage, de cirque, de ferme, de laboratoire… Questionnement sur les rapports Homme/animaux avec Audrey Jougla, professeure de philosophie.

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Transcription
00:00L'animal de compagnie, c'est très réducteur, c'est même un peu péjoratif en fait,
00:05mais ça fait partie de toutes ces fonctions qu'on a données aux animaux.
00:09L'animal d'élevage, l'animal de cirque, l'animal de rente pour les animaux de ferme,
00:16l'animal de laboratoire pour l'expérimentation animale.
00:18Donc à chaque fois, on a eu des catégories en fonction de l'utilité et de l'usage des animaux,
00:25et c'est comme ça qu'on les a désignés.
00:27Et ce qui est intéressant, c'est de voir que la loi est aussi construite en fonction de ces segments.
00:31C'est-à-dire que les animaux ne sont pas égaux si on prend un lapin d'élevage,
00:36un lapin de compagnie, un lapin de laboratoire.
00:39Ce sont trois législations différentes.
00:41Je m'appelle Audrey Jouglas, je suis professeure de philosophie et essayiste,
00:45principalement sur la cause animale.
00:47On va parler des rapports qu'entretient finalement l'homme avec les animaux.
00:50Est-ce que c'est un sujet philosophique ?
00:53Oui, alors justement, l'animal offre plein de possibilités de réfléchir en fait,
00:59à la fois sur le monde et sur l'animal bien évidemment, mais aussi sur l'homme.
01:03Dans l'histoire de la philosophie, on retrouve toute une réflexion
01:08sur la manière de considérer les animaux, ou simplement la manière de les appréhender,
01:15au travers de ce qu'ils ont en moins par rapport à l'homme.
01:21Et c'est ça qui est un petit peu tragique.
01:23Ce qui est intéressant, c'est de voir qu'à partir du XVIIIe,
01:27il y a un tournant qui s'opère et qu'on va finalement reconsidérer l'animal
01:34par rapport à quelque chose qui est totalement nouveau et qui est la sensibilité,
01:38c'est-à-dire sa capacité à souffrir.
01:40Non plus sa capacité à raisonner ou à parler, mais sa capacité à souffrir.
01:44Et c'est un être sensible.
01:46Et c'est notamment ce que dit Bentham.
01:48Dans la protection animale, l'article fondateur en France, c'est la loi de 1850.
01:53C'est la loi Grammont et c'est la première loi de protection animale.
01:56Et ensuite, on va avoir l'article L214, qui a donné son nom à l'association,
02:02qui considère que les animaux ont une sensibilité,
02:08mais ne sont pas autre chose que des meubles.
02:13Depuis 2015, l'animal est considéré comme étant doué de sensibilité.
02:18Et donc, ça le sort des meubles.
02:23Est-ce que vous pensez que les réseaux sociaux ont eu un impact dans cette prise de conscience ?
02:29Les réseaux sociaux ont forcément agi comme des caisses de résonance,
02:33notamment par rapport aux images.
02:36Forcément, que des personnes n'imaginaient pas ce qui pouvait se passer,
02:41parce qu'il faut bien savoir qu'en effet, les animaux ont disparu de notre vie quotidienne.
02:47Il n'y en a plus dans les rues, on n'en croise plus, il n'y a plus d'abattoirs au centre de la ville.
02:53Et tout ça a aussi favorisé le fait qu'on ignore de plus en plus la réalité de l'élevage,
03:00la réalité de l'abattoir, ce qui est un abattoir.
03:03Très peu de personnes sont rentrées dans un abattoir, finalement.
03:08Et c'est quelque chose qui a écarté progressivement la souffrance animale.
03:12On l'a mise, vraiment, on l'a occultée et on l'a reléguée à l'écart.
03:17Alors que les réseaux sociaux ont fait le mouvement inverse,
03:20c'est-à-dire qu'ils ont permis la diffusion d'images, d'enquêtes au plus grand nombre.
03:25Dans le rapport que les hommes et les femmes, je dis les hommes avec un grand H,
03:29entretiennent avec les animaux, est-ce qu'il y a un biais ?
03:33C'est-à-dire que les animaux qui ressemblent à l'homme,
03:35on va les considérer mieux que ceux qui ne leur ressemblent pas,
03:38et donc ça soulève la question de l'anthropomorphisme.
03:40Oui, complètement, c'est-à-dire qu'on a tendance à considérer, à s'émouvoir, à respecter,
03:48tendance, je dis bien, des animaux dont on se sent proche, soit par leur ressemblance,
03:54évidemment des animaux développés qu'on va juger intelligents,
03:59donc des dauphins, des singes, ou des animaux proches par leur domesticité,
04:06comme les animaux domestiques, les chiens, les chats,
04:08et donc ces animaux-là bénéficient d'une certaine sympathie,
04:13parce qu'on leur reconnaît justement des qualités supposées.
04:16Et ce qui est intéressant, c'est de comprendre que les études scientifiques
04:20sur l'intelligence animale ont aussi été biaisées par cette proximité qu'on avait avec certaines espèces,
04:28et c'est ce dont parle la philosophe Vinciane Després, notamment dans ses travaux,
04:32où elle explique que bon nombre d'études ont été guidées par des mauvaises questions,
04:37parce qu'on a posé finalement, si je résume,
04:39des questions intelligentes à des animaux qu'on présupposait intelligents,
04:43pour leur permettre de démontrer leur capacité,
04:46alors qu'on n'a jamais interrogé des moutons, des poules,
04:49parce que finalement, pendant longtemps, ces animaux-là ne nous intéressaient pas,
04:53et on ne pouvait pas s'intéresser à leur intelligence.
04:56Donc il y a l'anthropomorphisme, mais il y a aussi les préjugés qu'on a sur certaines espèces animales,
05:02et aujourd'hui, on est en train de redécouvrir justement, par exemple, l'intelligence du poulpe,
05:07l'intelligence d'autres animaux qu'on avait malheureusement écartés.
05:12– Est-ce qu'il n'y a pas aussi une autre contradiction ?
05:15Une contradiction, en fait, à s'en prendre à la captivité des animaux dans les zoos,
05:20voire dans les cirques, et en même temps, il y a des gens, à Paris par exemple,
05:24qui ont des chiens, des chats, domestiqués dans des 15 mètres carrés, 20 mètres carrés, sans jardin.
05:32– Alors, c'est vrai qu'en termes de captivité,
05:34les animaux domestiques ne sont pas forcément mieux lotis,
05:38ça, je le conçois tout à fait, malheureusement.
05:42Un chien a des besoins naturels de sortie, de compagnie,
05:47ce n'est pas du tout un animal qui est fait pour rester 8 heures par jour,
05:51enfermé seul, à attendre le retour de son maître.
05:54Pareil pour un chat, on en oublie justement les besoins parfois de ces espèces-là,
06:01parce qu'elles sont devenues domestiques.
06:03Et justement, il y a une philosophe qui s'appelle Martha Nussbaum,
06:08qui explique que pour bien respecter les animaux, il faut considérer leurs capacités.
06:15Alors, ce n'est pas leur capacité, c'est leurs capabilités,
06:17c'est-à-dire leur donner un cadre de vie qui leur permet d'exprimer leur jeu,
06:25leurs besoins d'occupation physique, d'activité physique,
06:31le fait de développer leur capacité cognitive, éviter l'ennui par exemple,
06:36et toutes ces choses.
06:36Et évidemment, ces « capabilities » en anglais, ça varie en fonction des espèces.
06:44Mais on comprend bien que sur des espèces comme les chiens ou les chats,
06:47il y a beaucoup de choses à remplir pour que ces animaux-là soient heureux.
06:53Et ce ne sont pas des objets, et c'est pour ça que justement,
06:56quand on adopte un chien ou un chat, on s'engage.
07:00Et on s'engage pas seulement sur la durée de vie de l'animal,
07:03mais on s'engage aussi à le rendre heureux quelque part.

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