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Sophie Crozier est en colère. En 25 ans de service, la responsable des urgences cérébro-vasculaires à la Pitié-Salpêtrière a vu l’hôpital public se dégrader. Pour Brut, elle raconte.
Transcription
00:00La médecine, pour moi, ça n'a rien à voir avec l'argent, c'est même incompatible.
00:05Vous travaillez à l'hôpital depuis combien de temps maintenant ?
00:0725 ans.
00:08Pendant ces 25 ans, vous avez remarqué des choses ?
00:11Vous avez vu cette baisse de qualité d'accueil, de lits, de matériel ?
00:15Ah oui, malheureusement, c'est difficile toujours parce qu'on se dit
00:17« Ah, on est peut-être des vieux cons, on dit ça parce que… »
00:20Non mais c'est vrai, on vieillit, on aimerait bien que ça soit comme avant.
00:23Moi, ce que je peux dire de vraiment factuel, c'est que ce que je n'avais pas vu du tout
00:28pendant, on va dire, 23 ans, on va dire que depuis 2 ans, ça s'est franchement dégradé.
00:32Ce qui s'est dégradé, c'est qu'on a vraiment diminué le nombre de personnels dans les hôpitaux,
00:39diminué les lits d'hospitalisation classique.
00:42Et tout ça, ça s'est traduit aussi par une surcharge de travail pour les personnels
00:47qui ont quitté peu à peu l'hôpital.
00:48Et ça, depuis 2 ans, on voit de plus en plus de collègues, infirmières, aides-soignants,
00:53secrétaires, manip radios qui quittent l'hôpital pour 2 raisons.
00:58Leur condition de travail et leur condition de travail parce qu'ils n'ont pas les moyens
01:01d'effectuer correctement leur travail.
01:03Et quand on rentre tous les soirs chez soi en se disant « j'ai mal fait mon boulot,
01:08je n'ai pas pu m'occuper, avoir le temps de prendre la main d'un patient, de pouvoir
01:12discuter avec lui », tout ce côté humain qui fait qu'on a envie de faire ses métiers,
01:16au bout d'un moment, on en a marre.
01:17Et puis le deuxième problème, évidemment, c'est les salaires.
01:21Il n'y a eu aucune augmentation de salaire depuis plus de 10 ans.
01:24Les gens sont payés, on le redit à chaque fois, mais pour les infirmières, 28e au rang
01:31des pays de l'OCDE en termes de moyenne de salaire.
01:33Sur 32 pays de l'OCDE, on a derrière la Slovaquie.
01:36Enfin, je veux dire, ce n'est pas possible.
01:37Ce qui a peut-être changé aussi, c'est moins le temps de l'humain.
01:41Et ça, c'est quelque chose qui a été difficile.
01:43Et du coup, c'est une perte de sens parce que ce qu'on nous a demandé de faire toutes
01:47ces dernières années, et les réunions de services ou de pôles, maintenant, on appelle
01:53ça, elles commencent par l'activité.
01:55Alors, où est-ce qu'on en est ?
01:57Est-ce qu'on a fait plus 1, plus 2, plus 3% d'activité ?
01:59C'est la course.
02:00Vous savez, c'est de la course à l'activité, à la rentabilité.
02:03Développer des activités qui vont rapporter de l'argent à l'hôpital.
02:06Qu'est-ce que ça veut dire cette fameuse tarification à l'activité ?
02:09Ça veut dire qu'on fait des actes qui vont être remboursés par la sécurité sociale
02:13et aller dans les caisses de l'hôpital.
02:15Et l'hôpital, il fonctionne maintenant comme une entreprise.
02:17L'idée, c'est qu'on puisse garder un hôpital à l'équilibre en faisant des activités
02:23qui rapportent de l'argent à l'hôpital.
02:25Mais ce n'est pas ça ce qu'on veut, nous.
02:26C'est-à-dire, c'est l'argent avant les gens ?
02:28Oui.
02:29En fait, c'est juste que, ça paraît évident, mais il faudrait qu'on puisse construire des
02:34projets de soins qui soient basés sur les besoins de la population, pas sur la rentabilité
02:41de l'hôpital.
02:42Qu'on fasse attention.
02:43On a compris, ça coûte de l'argent.
02:44La médecine, elle va coûter de plus en plus cher.
02:45C'est comme ça.
02:46Il y aurait beaucoup à dire sur les prix des médicaments.
02:48C'est encore un autre sujet.
02:49Il faudrait vraiment qu'on arrive à mieux négocier et que ça soit différent.
02:53Mais il y a aussi d'autres types de techniques qui coûtent plus cher.
02:56La médecine devient de plus en plus technique avec des moyens qui coûtent de plus en plus
03:00cher.
03:01Eh bien, il faut pouvoir assumer ça et dire que ce qu'on veut, nous, c'est donner le
03:04meilleur soin.
03:05Mais c'est le juste soin au moindre coût.
03:07Bien sûr, c'est au moindre coût, mais pas faire de l'activité pour faire de l'activité.
03:12Parfois, on a vraiment l'impression d'être des hamsters dans une roue où on continue
03:15à faire de l'activité simplement pour faire rentrer l'argent dans l'hôpital.
03:19Ce n'est pas ça l'objectif.
03:20Ça ne fait pas depuis un an que ça ne va pas.
03:21Ça fait déjà depuis 2009 qu'on alerte depuis un moment parce que la réorganisation
03:26de l'hôpital, la course à la rentabilité, la façon qu'on a eue de réorganiser les
03:30hôpitaux en essayant de faire toujours plus avec moins, ça devenait catastrophique.
03:36Quand vous avez une infirmière pour 16 malades alors qu'elle devrait s'occuper de 8 malades,
03:41vous pouvez imaginer que celui qui appelle pour avoir le bassin, c'est-à-dire pour
03:45pouvoir faire pipi, pour pouvoir avoir un peu d'eau, parce qu'il a mal, parce qu'il
03:49a mal.
03:50Parce que ça fait dix fois qu'il appelle et que la pauvre infirmière est super culpabilisée
03:53parce qu'elle ne peut pas arriver à temps, parce qu'elle est une pour 16 et qu'il y
03:56a plein de malades qui ne vont pas bien et qu'il y a des malades handicapés qu'il
03:59faut aider à se lever, à manger, etc.
04:01Nous, c'était ça notre quotidien dans le service déjà depuis deux ans.
04:04On a manifesté, on a essayé de tout faire pour que le projet de loi de financement de
04:08la Sécurité Sociale ne soit pas voté.
04:10Ça a été nos premières mobilisations et mini manifs.
04:13On a été à Bercy sous le ministère, essayer de rencontrer M. Darmanin qui nous a pas reçus
04:20mais pour lui dire que ce n'était pas possible, qu'il fallait de l'argent pour l'hôpital
04:24public, qu'il fallait qu'on ait un budget qui corresponde aux besoins de l'hôpital
04:28public.
04:29Aujourd'hui, on nous donne un budget qui est deux fois moins important que les besoins.
04:32Chaque année, on fait deux milliards d'économies.
04:36D'arriver le matin et de se dire qu'il va manquer du personnel, les infirmières qui
04:40arrivent le matin à la boule au ventre parce qu'elles ne savent pas si elles vont être
04:42remplacées.
04:43Moi, c'était ça dans mon service il y a un an encore, il y a quelques mois aussi.
04:48Elles arrivaient le matin, elles ne savaient pas s'il y a quelqu'un qui va les remplacer.
04:54Donc, elles restent jusqu'à 21h.
04:56Ça fait déjà trois fois que le président de la République nous promet un plan massif.
05:02À la suite aussi d'ailleurs de manifestations.
05:04J'ai fait une grande manifestation que vous avez suivie le 14 novembre où il y avait une
05:08annonce du président de la République en promettant un plan massif.
05:11Derrière, on a Édouard Philippe qui annonce des primes pour certains qui sont en gériatrie,
05:17etc.
05:18Ça ne va pas.
05:19On ne va pas dire qu'on n'en veut pas, mais ce n'est pas fromage ou dessert.
05:20Là, la question, ce n'est peut-être pas le fromage le plus important, c'est le dessert.
05:25Ce qu'il faut, c'est qu'on ait absolument une revalorisation salariale.
05:27Si on ne paye pas les personnels hospitaliers, pas que les soignants, pas que tout le personnel
05:31hospitalier, après une crise comme celle-là, on n'a aucune illusion.
05:35Les personnels vont être épuisés et ils vont partir.
05:39Déjà, ils partaient, mais en masse.
05:41Moi, dans le département de neurologie, en six mois, il y en a 17 infirmières sur 20
05:48qui sont parties.
05:49Il en restait trois.
05:50Trois.
05:51Je rappelle que les revendications du collectif interurgence et du collectif interhôpitaux,
05:55ce n'est pas d'avoir des revalorisations pour les médecins.
05:58Franchement, nous, on peut vivre, on peut se loger à Paris.
06:01Nos collègues aides-soignants, infirmiers, secrétaires, brancardiers, tout le personnel
06:07hospitalier, il y a une grande partie dont les salaires sont largement inférieurs à
06:122 000 euros, en tout cas inférieurs à 2 000 euros, avec ça, ils n'arrivent pas à
06:15se loger sur Paris.
06:17Donc, il faut revaloriser ses salaires si on considère que ce sont des métiers qui
06:21sont importants, qui sont utiles et qu'on veut maintenir un hôpital public debout.
06:24On n'aura pas un hôpital public sans personnel.

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