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La crise que nous traversons raconte aussi notre perception de la mort : c’est le propos du philosophe et sociologue Raphaël Liogier.

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Transcription
00:00Je crois que nous sommes face à la réincursion de la mort, c'est-à-dire de l'incertitude
00:09dans notre vie de tous les jours.
00:11Or, le programme de la modernité, de la société moderne, en particulier des sociétés occidentales,
00:17c'était de réguler l'incertitude.
00:20Ce qui est un paradoxe, mais réguler l'incertitude, c'était de créer, ça voulait dire, des sociétés,
00:24comme dit Peter Sutterdijk, qui sont comme des serres chaudes avec une température réglée,
00:29avec des systèmes sociaux où chacun se sent dans une sécurité optimale, optimisée.
00:36Or, d'un seul coup, la réincursion de cette mort invisible, de cette mort virale au sens propre,
00:43qui peut se diffuser n'importe où, toucher n'importe qui, dans n'importe quel pays,
00:47quelle que soit sa race, quelle que soit sa richesse, quel que soit son poste,
00:52qu'il soit président de la République ou qu'il soit simple citoyen,
00:57et bien ça, d'un seul coup, ça crée une anxiété générale.
01:01Parce que, finalement, la mort, c'est ce contre quoi l'humanité a essayé de lutter depuis les origines,
01:10a essayé de l'imiter depuis les origines.
01:12Parce que qu'est-ce que la mort ?
01:14La mort, ce n'est pas quelque chose qui existe, là aussi, de façon objective.
01:18Comme disait Epicure, lorsque nous sommes morts, ça ne nous regarde plus.
01:22Et lorsque nous ne sommes pas morts, ça ne nous regarde pas encore.
01:25Donc la mort, finalement, ne nous concerne jamais.
01:27Et pourtant, on a le sentiment qu'elle nous concerne toujours.
01:30Elle nous concerne toujours parce que nous projetons notre vie.
01:33Les humains projettent leur vie, projettent l'image de ce qu'ils veulent devenir, de ce qu'ils seront.
01:39Ils sont des êtres narratifs, ils se racontent.
01:41Or, qu'est-ce que la mort ? La mort, c'est l'idée insupportable que cette narration, cette suite,
01:48peut s'arrêter à n'importe quel moment en sortant de chez soi.
01:52Une brique peut vous tomber sur la tête.
01:55C'est pour ça que j'appelle ça aussi l'angle mort.
01:57La mort, c'est un angle mort dans notre perspective.
02:00Un peu comme quand nous regardons notre rétroviseur dans la voiture,
02:04que nous apprêtons à doubler 99,999% du temps.
02:08Eh bien, on peut doubler sans problème.
02:10Mais il y a toujours un angle mort, quelque chose d'infime,
02:13que même les rétroviseurs les plus subtils n'arrivent pas à gérer.
02:19Et ça sera cette fuite de repères, à un moment donné.
02:22C'est ce qui va provoquer l'accident.
02:25Et l'accident, c'est l'image de la mort possible.
02:28Eh bien, aujourd'hui, le virus, c'est l'image de la mort possible qui ressurgit,
02:32alors que nous avions le sentiment que la science avait limité tout ça,
02:36avait contrôlé tout ça grâce à ces sociétés que nous avions construites,
02:40des sociétés sans risque.
02:42Eh bien, c'est la réintroduction du risque, encore plus insupportable qu'avant,
02:46la remise en cause des scientifiques, de la modernité dans son ensemble,
02:51de nos sociétés rationnelles.
02:53C'est la réintroduction de l'irrationnel.
02:56C'est ça qui crée cette nouvelle angoisse, de plus en plus insupportable.
03:00Puis il y a un deuxième phénomène,
03:02un deuxième phénomène qui amplifie cette anxiété de la mort.
03:06Eh bien, c'est que nous sommes dans une société de médias,
03:09c'est-à-dire une société de médias de plus en plus intense,
03:12non seulement de médias comme au XXe siècle,
03:14où il y avait des producteurs de médias,
03:16et puis des gens qui recevaient des médias dans un seul sens.
03:19Non, aujourd'hui, tout le monde produit et reçoit de l'information.
03:23Et cette production et cette réception de l'information en temps réel,
03:27eh bien, ça fait que les gens racontent leur vie,
03:30mais ils racontent leur vie à l'échelle planétaire.
03:33Ils reçoivent la vie des autres à l'échelle planétaire.
03:35Ils n'ont plus de distance.
03:37Ça part en quelque sorte dans tous les sens.
03:40C'est amplifié par les chaînes, par exemple,
03:43qui sont des chaînes d'information en continu,
03:45mais qui sont relayées par les réseaux sociaux.
03:47Chacun a des informations, semble bien informé,
03:50mais plus personne ne sait ce qui est vrai, ce qui n'est pas vrai.
03:53On parle de fake news.
03:55Et tout cela amplifie cette nouvelle anxiété vis-à-vis de la mort.
03:59Et je crois que c'est ça qui a participé à cette paralysie exceptionnelle de notre société,
04:04à cette fragilisation de nos institutions démocratiques,
04:08de nos institutions même en général, je dirais,
04:10pas seulement en Europe, pas seulement aux États-Unis,
04:14pas seulement en Asie, mais partout dans le monde.

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