• il y a 3 jours
"Les gens ne me connaissent pas."

Sa vie en dehors des terrains, l’homophobie dans le football, l’éducation de son fils Dylan… Didier Deschamps se livre en interview pour Brut.

Retrouvez le documentaire "Didier face à Deschamps" vendredi 11 octobre à 22h55 sur TF1

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Sport
Transcription
00:00Les gens ne me connaissent pas. Ils me connaissent à travers ce qu'ils peuvent voir de moi.
00:04Toutes les discriminations, quelles qu'elles soient,
00:07elles n'ont pas de place, ce n'est pas dans le football, c'est dans le sport en général.
00:11Quand on se voit déjà rire, et bien là, pas de travail.
00:14J'ai payé aussi.
00:17Je suis passé par là.
00:19Bonjour Didier Deschamps.
00:20Bonjour.
00:21Merci d'accorder cette interview à Brut.
00:23Vous êtes originaire de Bayonne.
00:24Là-bas, c'est plus une terre de rugby.
00:26Comment vous en êtes arrivé au football ?
00:28Par le rugby.
00:31J'ai joué au rugby aussi.
00:32J'étais très sport, j'ai fait un peu tous les sports.
00:34J'ai fait de l'athlétisme, du cross, du handball.
00:37J'ai joué au rugby, mais je préférais par-dessus tout le football.
00:42Donc voilà, j'ai choisi à un moment.
00:44Il a fallu que je choisisse très tôt puisque j'avais 14 ans
00:48et j'ai été sollicité pour intégrer un centre de formation.
00:51J'ai dû prendre la décision de modifier ma trajectoire,
00:55c'est-à-dire d'abord études pour voir après ce que j'aurais pu faire.
01:00Mais là, c'était un choix déjà important très tôt
01:03d'intégrer le centre de formation de Nantes.
01:06Il a dû en baver quand même, certainement.
01:10Plus qu'on ne pense.
01:11Parce que pour arriver où il est arrivé,
01:14il a fallu qu'il en bave.
01:18Non, je ne peux pas dire que j'en ai bavé.
01:21Lui, il en a certainement plus bavé que moi.
01:23Pour d'autres raisons, parce qu'il fallait nourrir la famille,
01:26il fallait travailler, des fois sacrifier le week-end
01:31pour qu'on ait suffisamment pour bien même.
01:36Moi, je n'en ai pas bavé, ça fait partie, j'ai choisi.
01:38On ne peut pas tout avoir dans la vie à partir du moment où on fait le choix
01:42de rentrer dans un centre de formation, de tout faire pour être professionnel,
01:45d'aller le plus haut possible.
01:47Mais ça implique aussi d'avoir une hygiène de vie, un cadre de vie
01:52qui est différent, forcément.
01:55Ils vont en remettre encore.
01:57Maîtrise, on ne s'énerve pas.
02:00La élite, ça pousse, ils arrivent en retard.
02:02Les soirées, là-bas, ils te cartonnent.
02:04Rien du tout.
02:06Bon, ça ne sert à rien, ne faites pas de gestes alarmiques.
02:10Surtout pas.
02:11Mais vous pouvez lui parler.
02:13La quasi-totalité des personnes qui disent me connaître,
02:18me connaissent à travers ce qu'ils peuvent voir de moi.
02:22Quand je suis dans mon rôle de sélectionneur ces dernières années
02:26ou avant quand j'étais joueur, mais ce n'est pas forcément
02:30ce que je suis dans ma vie au quotidien.
02:33Justement, l'exposition, c'est deux époques différentes.
02:36À l'époque, il n'y avait pas les réseaux sociaux.
02:38Aujourd'hui, on voit quasiment en temps réel la vie des joueurs.
02:42Pour le plus grand bonheur de tout le monde,
02:45quand ça se passe bien, c'est merveilleux.
02:46C'est le monde d'aujourd'hui.
02:48C'est la multiplication des médias et avec les réseaux sociaux,
02:52avec le côté positif qui permet d'avoir des images,
02:56des émotions qu'on n'aurait pas pu avoir avant,
02:59en instantané, quasi en instantané.
03:03C'est le monde d'aujourd'hui.
03:04Je ne me bats pas contre ça.
03:05Ça fait partie de la vie, même si moi, personnellement,
03:09je n'y suis pas et je n'y serai pas parce que je n'ai pas d'intérêt.
03:15Je n'ai pas de plaisir à y être ou de faire partager.
03:18Mais c'est une question de génération aussi.
03:21Les jeunes d'aujourd'hui, c'est montrer ce qu'ils font,
03:24avec qui ils sont, où ils sont.
03:26Moi, je préfère ne pas savoir où je suis, avec qui je suis.
03:32Voilà, mais c'est le monde d'aujourd'hui.
03:34Je ne vais pas lutter contre ça.
03:36Ça fait partie de la vie médiatique aujourd'hui.
03:42En tenant compte de l'évolution de cet aspect
03:46de la multiplication des médias et des réseaux sociaux,
03:49qui fait qu'aujourd'hui, la discrétion est de plus en plus réduite, bien évidemment.
03:56Et comment on gère ça d'un point de vue groupe ?
03:59On l'a vu en 2018, à la Coupe du Monde,
04:00on suivait quasiment en temps réel tout ce qui se passait.
04:03Comment vous, en tant que sélectionneur, vous arrivez à mettre un peu la limite ?
04:05J'ai déjà confronté à ça en 2014, à la Coupe du Monde au Brésil.
04:11Interdire, c'est impossible pour moi.
04:15Je ne m'en voyais pas interdire parce qu'ils ont enlevé une liberté.
04:17Ils ont cette liberté-là.
04:19Après, le plus important, c'est de pouvoir cadrer
04:22pour qu'ils ne se mettent pas en difficulté,
04:24qu'ils ne mettent pas le groupe en difficulté,
04:26ce que représente l'équipe de France, la fédération et ce maillot blanc-rouge.
04:31Et des fois, quelque chose qui peut faire rire sur le moment,
04:34avec le temps et très vite après,
04:36peut être quelque chose qui peut devenir très vite une polémique.
04:40Je vais prendre un exemple, je l'ai toujours pris,
04:44où on était au Brésil en 2014, pendant la Coupe du Monde,
04:48où les joueurs avaient des temps libres.
04:49On était dans un camp de base plutôt agréable, où il y avait des piscines.
04:52Ils peuvent se prendre en vidéo autour de la piscine.
04:57Ils ont un moment de relâche.
05:00Il n'y a rien de mal.
05:01Mais les supporters français qui sont en France et qui voient ça,
05:05et si ça se passe mal le match qui suit,
05:09ils disent mais ils n'ont que ça à faire, de faire de la bronzette
05:11et rien faire autour de la piscine.
05:13C'est un exemple, mais c'est la réalité.
05:15Donc, quand ils parlent d'eux ou qu'ils se mettent, eux,
05:21en image, entre guillemets,
05:24après, libre à eux en faisant attention à ce qu'ils peuvent mettre aussi comme commentaire,
05:29mais surtout pas mettre en difficulté ou partenaire ou adversaire ou l'institution,
05:35parce que l'institution, elle est au-dessus de tout, de toute façon.
05:38Ma mère le disait tout le temps, si tu veux, on joue au baby-foot ensemble.
05:41Elle lui dit mais laisse-le gagner, parce que moi, je pleurais quand je perdais.
05:43Et il lui dit non, c'est comme ça qu'il apprendra.
05:44Maudit lag !
05:45Ce qu'on retient beaucoup dans la construction de parkour, c'est la haine de la défaite.
05:50Clairement, vous ne lâchez jamais rien, même quand vous jouez avec votre fils.
05:54C'est encore le cas, ouais.
05:57Non, après, c'est plus ma vision de l'éducation.
06:01Je ne dis pas que c'est la bonne pour tout le monde,
06:06et mon fils reconnaît aujourd'hui que c'est quelque chose qui lui sert
06:10et qui lui a servi et qui lui sert et qui lui a forgé un mental.
06:15Parce que moi aussi, j'ai été éduqué comme ça et d'être dans l'adversité,
06:27ça oblige à aller puiser au plus profond de soi.
06:31Les qualités psychologiques, mentales sont très importantes aussi
06:35dans le sport de haut niveau, à qualité égale.
06:39Forcément, après, c'est le mental qui fait la différence.
06:43Mais ce qui ne veut pas dire que certains papas peuvent éduquer leur fils
06:48d'une autre manière et que le fils ne réussisse pas très bien sa vie.
06:54C'est une vision d'une forme d'éducation qui peut réussir avec certains enfants
07:02mais qui peut ne pas être la bonne avec d'autres aussi.
07:05Le mental, justement, vous passez de Nantes à Marseille,
07:08il y a très longtemps, avec une grosse pression.
07:11Des exigences, pression, pression, ça me vient random.
07:14Ça aussi, c'est un terme...
07:15Oh, avec pression, c'est pareil.
07:18Oui, c'est des mots qui arrivent à la pression, non, c'est de l'adrénaline.
07:22Tout ce qui est négatif, moi, je n'aime pas.
07:24Pression, stress...
07:26Non, c'est de l'adrénaline, de l'excitation.
07:29Après, il y a comment on appréhende l'environnement extérieur
07:33qui peut avoir plus ou moins d'influence sur sa façon d'agir, de réagir.
07:41Mais ce n'est pas de la pression, c'est de l'exigence.
07:44Soit on veut rester là où on a toujours l'ambition d'aller plus haut.
07:48Si on va plus haut, il y a plus d'exigence, il y a plus d'attente.
07:52Il faut toujours plus...
07:53Ou on se contente de se dire, c'est très bien et j'en reste là.
07:56Ça peut convenir, mais quand on veut toujours...
07:59Quand on fait quelque chose de bien, on peut toujours faire mieux.
08:03Quand c'est très bien, on peut toujours.
08:04Il y a toujours la possibilité de s'améliorer, de faire mieux,
08:09même si ça a permis de réussir ou de gagner.
08:13Ce n'est pas se contenter de ce qu'on a fait,
08:16c'est s'enrichir, se nourrir de ce qui a été bien fait,
08:19mais pouvoir encore améliorer certaines choses.
08:23Et dans le sport de très haut niveau, il y a la formule, les détails.
08:29Mais c'est souvent des détails, l'accumulation de détails.
08:32Moi, je pars du principe 1%, 2%, ce n'est pas grand-chose.
08:35Mais ces 2%-là, je préfère les mettre de l'autre côté
08:37plutôt que de les donner à l'adversaire.
08:41À Marseille, il y a une rencontre, c'est celle avec Bernard Tapie.
08:44On dit souvent que dans le football moderne,
08:46il y a de moins en moins de dirigeants forts en gueule ou charismatiques.
08:51C'est réduiteur de dire ça.
08:53Est-ce que c'est deux époques différentes ?
08:54Oui, aussi.
08:55Ce n'est pas possible de faire les choses comme ça aujourd'hui.
08:59C'était une autre période, une autre génération.
09:07De faire des pieds collés, ce qui marchait il y a 10 ans, il y a 20 ans,
09:10ne marche pas forcément aujourd'hui
09:12parce qu'on n'a pas les mêmes personnes en face,
09:15avec les mêmes centres d'intérêt,
09:16ils ne fonctionnent pas de la même façon.
09:19Il y a un maître mot dans tous les domaines professionnels.
09:23Quand on est un dirigeant ou on a une responsabilité, c'est s'adapter.
09:28S'adapter au contexte, s'adapter aux personnes qu'on a en face de soi
09:32avec leur caractère, leur personnalité différente.
09:36Ça a marché à ce moment-là parce que tout était réuni certainement
09:42de par la personnalité des uns et des autres,
09:45et au même moment, refaire la même chose à un autre endroit,
09:48ce n'est pas forcément que ça aurait à coup sûr bien marché aussi.
09:52Ce front parlé, est-ce qu'il n'est plus possible aujourd'hui ?
09:55C'est la vie aujourd'hui, malheureusement.
09:58Aujourd'hui, chaque mot peut avoir des conséquences très importantes.
10:07Aujourd'hui, la communication prend une place essentielle
10:11et le moindre mot peut amener...
10:15Non, je m'adapte, c'est comme ça.
10:18C'est pour ça qu'il faut faire très attention à la maîtrise,
10:24mais de notre côté, je ne vais pas dire que je le subis,
10:27mais l'environnement médiatique sportif va dans cet excès-là
10:33où on va plus dans tout ce qui est le plus agressif, le plus violent.
10:39Ce n'est pas une bonne chose, ce n'est pas comme pousser une gueulante,
10:42ce n'est pas forcément aussi crier plus fort que tout le monde.
10:46On peut dire les choses sans pour autant monter les décibels.
10:52Ce qui est le plus important, c'est le choix des mots, pour moi,
10:56et l'adéquation entre ce qu'on dit et le visage.
11:02Vous avez souvent évoqué votre fierté de jouer pour l'équipe de France.
11:08Est-ce qu'aujourd'hui, vous trouvez que ce sentiment de fierté nationale,
11:12il existe encore chez les jeunes générations ?
11:14Il est très fort.
11:16Il est revenu très fort.
11:17À un moment, ça va avec la courbe des résultats
11:22et l'historique de l'équipe de France,
11:25mais aujourd'hui, depuis quelques années, oui.
11:28Vous avez senti des moments où c'était plus compliqué ?
11:31Plus ou moins, mais c'est par rapport à ce qui a pu se passer,
11:34avec des périodes plus ou moins difficiles,
11:37et cet attachement, et ce que représente ce maillot.
11:42L'importance que peuvent avoir les joueurs quand ils ont ce maillot,
11:45les devoirs qu'ils ont vis-à-vis des supporters,
11:49notamment de la nouvelle génération.
11:52Je n'aime pas le mot exemplaire, être exemplaire.
11:56Ça veut dire que personne n'a le droit à l'erreur,
11:58mais ce sont des exemples.
12:00Et dans les exemples, il y a de bons et de mauvais exemples.
12:03Il vaut mieux avoir de bons exemples pour les jeunes.
12:05Personne ne sera jamais au-dessus d'un collectif.
12:08Et tous les joueurs qui peuvent être importants
12:10sont importants à travers un collectif.
12:12Et à un moment, dans un sport collectif,
12:16il y a toujours des équilibres à avoir,
12:20des équilibres purement spécifiques sur le terrain,
12:24des équilibres sociaux aussi,
12:27ce qui m'amène, avec mon staff, à beaucoup réfléchir,
12:33discuter, changer, à un moment, à prendre des décisions,
12:36comme je l'ai fait, je les assume à chaque fois,
12:40mais il y en a qui n'ont pas été d'accord,
12:43qui ne seront pas d'accord, mais ça, ça fait partie,
12:45mais ça ne me gêne pas.
12:48Je suis là pour choisir, autrement, je ferais un autre métier.
12:51Quand on ne choisit pas, on n'a pas de problème,
12:54tout le monde est d'accord.
12:55Mais à partir du moment où on choisit,
12:56on parle toujours de ce qui nous concerne.
12:59Quand je fais une sélection,
13:01on va toujours me parler de ce que je n'ai pas pris.
13:02Mais si j'avais pris ce que je n'ai pas pris,
13:04on me parlerait de ce que je n'aurais pas pris aussi.
13:06Ce n'est pas très clair,
13:07mais vous m'avez compris quand même.
13:09Et si, justement, il y avait un conseil à donner
13:11à cette jeune génération,
13:12dans le comportement, dans l'attitude à avoir ?
13:15Il n'y a pas de conseil.
13:17Ils sont comme ils sont,
13:18avec des centres d'intérêt différents,
13:20modes de fonctionnement différents,
13:22mais pourquoi voir que le côté négatif,
13:24elle a aussi beaucoup, beaucoup de qualités,
13:27cette jeune génération,
13:29qu'on n'avait peut-être pas la mienne et celle d'avant.
13:33Aujourd'hui, ils veulent tout, tout de suite.
13:35Ils ont cette faculté.
13:37S'il y a besoin de partir, d'aller à l'étranger,
13:39jeunes, il n'y a pas de souci.
13:40Avant, c'était quelque chose qui était quand même...
13:42On était quand même plus réticents.
13:45Ils ont une énorme confiance en eux.
13:48Il y a un sujet dont on parle beaucoup en ce début de saison,
13:50c'est la lutte contre l'homophobie dans les stades.
13:52Qu'est-ce que ça vous a inspiré ?
13:54Je suis désolé, ce n'est pas l'homophobie,
13:57c'est les discriminations.
13:58Pourquoi ressortir l'homophobie plutôt qu'une autre,
14:00ou le racisme ?
14:01C'est toutes les discriminations, quelles qu'elles soient.
14:05Elles n'ont pas de place, ce n'est pas dans le football,
14:07c'est dans le sport en général.
14:09S'il y a des choses qui se passaient, qui se passent,
14:12c'est faire en sorte, en concertant un peu tout le monde,
14:16pour que ça arrive moins dans un premier temps,
14:20et en espérant que ça n'arrive plus.
14:23Je ne voudrais pas ressortir, non pas que...
14:25Après, c'est autrement mettre un curseur et dire
14:27oui, mais cette discrimination-là est plus importante ou moins importante.
14:32Toutes les discriminations, quelles qu'elles soient,
14:34parce que le sport pour moi, et le football qui est le sport le plus populaire,
14:38c'est certainement le meilleur moyen d'unir et de réunir les gens.
14:43Et le fait d'arrêter un match, par exemple, est-ce que c'était une bonne idée ?
14:47On a vu ces derniers temps, à partir du moment où il y a eu des...
14:48Ce n'est pas des idées.
14:51À un moment, c'est la responsabilité des instances de dire stop.
14:57Après, moi, je peux avoir mon propre avis,
14:59de dire là, il faut aller, là, il ne fallait pas.
15:02Il y aura toujours des pours et des contres.
15:06À un moment, quand on veut lutter contre quelque chose,
15:09oui, il faut prendre des décisions, des décisions qui soient fortes.
15:12Mais je ne suis pas là pour dire oui, là, il fallait le faire, là, il ne faut pas le faire.
15:16Chacun peut avoir un avis et pas forcément détenir la vérité.
15:21C'est au contraire réunir tout le monde
15:24pour que ça arrive moins dans un premier temps,
15:26jusqu'à ce que ça n'arrive plus du tout.

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