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"Quand on quitte l'ambassade, on se prépare au pire…"

Au milieu du chaos, ils ont exfiltré des milliers de personnes après la prise de Kaboul par les talibans. L'ambassadeur de France en Afghanistan David Martinon et le chef de la sécurité de l'ambassade Mohamed Bida racontent.

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Transcription
00:00On sait qu'on n'a pas beaucoup de temps, on sait que les talibans progressent.
00:03Les policiers qui vont à l'aéroport les croisent.
00:06Ils croisent des talibans qui leur font ça, qui regardent dans les yeux et qui leur font ce geste-là.
00:10Donc on sait qu'il n'y a pas beaucoup de temps.
00:11On peut envisager le pire à ce moment-là.
00:14C'est pour ça qu'on est obligé de toute façon à un moment donné de se bunkeriser à l'ambassade
00:19puisque toutes les rues sont encombrées, il y a des talibans partout.
00:22L'équipe de l'ambassade est héliportée depuis l'ambassade américaine.
00:27On a regardé, il est 18h46.
00:33Pendant ce temps-là, l'escorte de police est de retour à l'ambassade.
00:38Et dans notre idée, ils vont faire la suivante.
00:41Sauf que, vous voulez raconter la suite ?
00:44Entre le départ de l'hélicoptère à 18h46 et la suite.
00:48Effectivement, on est dans une dynamique de départ globale.
00:53Et ce qui va être un événement déclencheur pour nous
00:56et nous plonger dans une situation qu'on n'avait pas envisagée,
00:59c'est effectivement des tirs sur les hélicoptères américains.
01:03Sur les derniers hélicoptères qui arrivent.
01:05Qui étaient chargés de nous évacuer.
01:07Et à partir de là, on sait que les hélicoptères ne voleront plus.
01:09Et en fin d'après-midi, on est effectivement 80 personnes à l'ambassade
01:13avec une option qui n'est plus que celle de l'option route.
01:16La route.
01:17Il y a des checkpoints de talibans qui se montent un peu partout.
01:19Et nous, avec nos véhicules diplomatiques bien identifiés,
01:23on courrait quand même un risque majeur.
01:25Sachant qu'à ce moment-là, on est quasiment la dernière ambassade qui est encore en place.
01:29C'est la dernière.
01:30Toutes les autres sont déjà parties.
01:32Là, vous restez à l'intérieur ?
01:33Vous avez des personnes et vous en êtes de plus en plus ?
01:35Il y en a de plus en plus devant.
01:37Moi, mon instruction au départ, c'est de laisser entrer personne.
01:40Sauf que c'est le moment où les talibans entrent dans la zone verte
01:46et donc ils passent devant l'ambassade de France
01:48et ils vont vers le palais présidentiel,
01:50qu'ils vont investir.
01:51Et donc, je vous dis d'ouvrir le portail.
01:53Oui.
01:54Parce qu'il y a un risque, évidemment, d'avoir des victimes collatérales, des tirs,
01:58mais aussi des explosions, parce que ça se passait à côté de l'ambassade.
02:01Et surtout, il y avait une telle pression sur le portail principal de l'ambassade,
02:05on avait des centaines de personnes devant l'ambassade,
02:08des femmes, des enfants en bas âge.
02:10On allait vers un drame humain.
02:12Et là, vous vous retrouvez avec des centaines de personnes à l'intérieur de l'ambassade
02:14qui se transforment en lieu d'accueil.
02:16Voilà, on a fait entrer à peu près 300 personnes dans ce mouvement d'ouverture du portail,
02:19donc on est à peu près à 400.
02:21On n'a pas eu le temps vraiment de chiffrer véritablement toutes ces personnes.
02:26Et puis il y a aussi le fait qu'il faut héberger toutes ces personnes.
02:28Enfin, l'ambassade, ce n'est pas forcément un lieu de vie pour des centaines de personnes.
02:32Comment ça se passe pour que ces personnes puissent simplement dormir,
02:36se nourrir, pour l'hygiène, etc. ?
02:38Les 11 policiers qui étaient restés à l'ambassade se sont reconvertis, je dirais,
02:43en assistants humanitaires,
02:45puisqu'on a distribué des rations, on a logé les gens, on a fourni de l'eau,
02:49on a même trouvé des médecins.
02:51On a aussi veillé à ce que les gens les plus fragiles soient hébergés dans les chambres
02:56pour leur permettre d'avoir quand même un minimum de confort.
02:58Même s'ils étaient 5 ou 6 par chambre,
03:00c'était mieux que de dormir à la Belle Étoile dans la nuit fraîche de Kaboul.
03:03On a improvisé pendant 72 heures.
03:05Mais en même temps, on devait aussi travailler à des solutions pour pouvoir quitter l'ambassade.
03:10Et donc, il a fallu prendre des contacts,
03:12il a fallu faire tout ce qui aurait pu nous permettre de sortir de ce bourbier.
03:17Et ce bourbier, au bout de quelques jours, justement, vous allez pouvoir sortir.
03:20Mais pour pouvoir sortir, il a fallu négocier du coup avec les talibans, c'est ça ?
03:24Assez rapidement, il est apparu clair que les solutions militaires ne fonctionneraient pas.
03:32Il y a un projet d'évacuation par hélicoptère, par les Chinooks et les Blackhawks américains.
03:39Sauf que, un, ils ont essuyé des tirs en fin de journée, les derniers hélicoptères.
03:45Et deux, ils ont essuyé des tirs dans la nuit, vers 1h du matin, quand ils font un vol d'approche.
03:51Et donc, les Américains, finalement, une demi-heure ou un quart d'heure avant le lever du jour,
03:57les Américains nous indiquent que l'opération est à nuit.
04:01Donc, assez rapidement, depuis Kaboul, nous, on comprend qu'il n'y aura pas d'opération militaire
04:06pour que ce soit une solution faite en accord avec les autorités de fait talibans dans Kaboul,
04:13qui ne sont pas les autorités politiques.
04:15Parce qu'à ce moment-là, c'est les premiers éléments avancés qui entrent en ville,
04:19et c'est des combattants, ce n'est pas du tout les têtes politiques,
04:23ce n'est pas du tout les gens avec qui on peut parler de manière raisonnable.
04:28Ce n'est pas du tout, ce n'est pas organisé.
04:30C'est ça, c'est comment on trouve un interlocuteur, finalement ?
04:32Parce que c'est une situation de chaos, il n'y a pas d'organisme clairement établi.
04:35Comment vous, vous arrivez à trouver un interlocuteur pour cette évacuation ?
04:40C'est simple, en fait.
04:42Je me rends compte rapidement que la rue est désertée par les militaires et les policiers afghans,
04:47et que les gens qui sont chargés de la sécurité de la voie qui passe devant l'ambassade
04:51et qui mène au palais présidentiel, elle est dorénavant tenue par les talibans.
04:55Donc, je contacte l'un de nos gardes afghans, et je lui dis,
04:58écoute, vois s'il y a quelqu'un au checkpoint qui dirige la manœuvre,
05:01un responsable avec qui je pourrais discuter.
05:04Donc effectivement, il me trouve ce personnage, qu'il m'amène,
05:07et donc on entame une discussion, et je lui explique notre situation.
05:11Qu'on a accueilli des gens depuis 24 heures, parce que ces gens étaient dans la difficulté,
05:17et que ces gens devaient rejoindre l'aéroport dorénavant avec nous.
05:21On partirait pas sans eux, et qu'il me fallait des moyens.
05:23C'est comme ça qu'on engage une discussion, qu'on parlemente avec les talibans.
05:29Certains sont bien disposés à notre égard, d'autres le sont moins.
05:33Le second était beaucoup moins disposé à notre égard.
05:36C'était un véritable fondamentaliste, d'ailleurs il avait la tenue noire,
05:39la barbe noire pointue taillée à un taliban, ou voire même à un moment donné,
05:43je me suis dit, je me suis fait la réflexion, j'ai l'impression de parler à un type de Daesh.
05:47Et lui était vraiment axé sur le religieux,
05:51il ne tolérait pas la présence de femmes à l'intérieur.
05:53Le troisième taliban qu'on rencontre, et là on arrive vraiment au troisième jour,
05:58le jour du départ, là on a un autre profil, on a vraiment un responsable.
06:02Quand il s'est présenté à moi, il est arrivé avec une escorte,
06:05j'obtiens de lui qu'il puisse nous garantir la sécurité et l'intégrité de l'ambassade,
06:11mais aussi des gens si jamais on pouvait prendre la route
06:15et quitter l'ambassade pour nous rendre à l'aéroport.
06:17On était sur une dynamique de départ et on était à 4-5 heures du départ programmé.
06:21C'est la tentative de la dernière chance.
06:25On avait confiance dans ce dispositif,
06:28quand on maitrisait moins, c'était évidemment la réaction des talibans à notre départ,
06:32sur le premier checkpoint et aussi sur tous les checkpoints qu'on allait rencontrer.
06:35Parce que sur la route, il y a toujours ce risque de se dire,
06:38on peut rencontrer un qui a un comportement…
06:41Des éléments incontrôlés.
06:43Non seulement les éléments incontrôlés, mais le fait qu'à ce moment-là,
06:46il n'y a pas de commandement unifié taleb dans Kaboul,
06:49c'est des combattants, c'est des groupes qui sont arrivés le 15,
06:54qui ne sont pas du tout organisés.
06:56Mais ça nous servira finalement,
06:58parce que cette absence de structure organisationnelle de ces groupes,
07:02on fait qu'on a pu se servir des entretiens qu'on avait pu avoir,
07:06pour pouvoir permettre notre exfiltration.
07:08Quand vous dites à un taliban,
07:10ben oui, mais moi j'ai eu cette conversation avec,
07:13quand je donne le nom, je vois la réaction, je comprends que…
07:16Et là, ils n'osent pas se dire, je vais l'appeler pour vérifier.
07:19– Et pour autant, ça a été très long.
07:22– Ça a été très long.
07:24– C'est 1h40, alors que normalement c'est un quart d'heure quand tout roule.
07:28– 1h40 pour y aller, comment ça se passe pendant cette 1h40 de déplacement ?
07:32– Globalement, nous on suit la progression du cortège,
07:35parce que les voitures sont balisées,
07:37et donc on a un système qui nous permet de voir où sont les balises,
07:42si elles avancent, si ça bloque, si ça repart en arrière.
07:48On a eu les trois, le tout en 1h40.
07:51– Et surtout quand on quitte l'ambassade,
07:53on a effectivement cette dimension humanitaire,
07:56mais on se prépare aussi au pire.
07:58Jean Durée était en configuration commando,
08:00et quand on a été arrêté la première fois,
08:03et que les talibans se sont déployés autour du convoi,
08:07j'entendais la radio qui crépitait,
08:10donc les commentaires des…
08:12Pendant que je discutais avec les talibans, voilà, ils étaient prêts.
08:16Dans mon dos, j'avais le commandant Martin ***, qui était armé,
08:20et il a entendu enlever la sécurité de son arme à ce moment-là.
08:23Et moi, quand je parlais aux talibans, j'avais une posture de retrait,
08:28parce que je savais qu'à un moment donné, si ça dégénérait,
08:32je devais dégager les angles de tir.
08:34On avait aussi cette préparation mentale,
08:37qu'on devait être prêts au pire.
08:39À chaque fois, ils nous imposaient des conditions,
08:41et la dernière était de nous dire,
08:43si vous partez, vous devez prendre la responsabilité de votre sécurité.
08:48Si il vous arrive quelque chose sur le trajet,
08:50vous ne pouvez pas dire que les talibans sont responsables de ce qui va vous arriver.
08:54On a tous vu ces images,
08:56on voit des personnes sur le tarmac en train de courir après les avions,
09:00même des personnes qui se réfugient au niveau des roues des avions
09:03et qui vont tomber ensuite.
09:04C'est comment ces scènes à l'aéroport,
09:05est-ce que vous pouvez nous raconter ce que vous découvrez ?
09:07En fait, les Afghans surruent au terminal civil pour essayer d'embarquer.
09:11C'est le moment où, dans l'après-midi du 15,
09:13tous les vols sont annulés.
09:14Donc à chaque fois qu'il y en a un qui se pose,
09:16la piste est envahie.
09:18On parle de milliers de personnes.
09:20Les Américains déploient des blindés à un moment.
09:22Dès qu'il y a des envahissements de pistes, ils y vont aux blindés.
09:24Et ils repoussent la foule comme ça.
09:26Ça a été le chaos à ce moment-là.
09:28La foule se masse immédiatement aux trois portes de l'aéroport.
09:46North Gate, East Gate, Abbey Gate.
09:48Il y a eu une déferlante.
09:50C'était des milliers de personnes devant chaque porte.
09:52Et la porte Nord, effectivement, à côté de laquelle on était,
09:55il y avait des milliers de personnes,
09:57enchevêtrées dans des barbelés.
09:59C'était un spectacle assez apocalyptique qui s'offrait à nous.
10:03– Et vous, vous êtes là aussi justement pour les récupérer des gens ?
10:06– Voilà.
10:07– Comment vous faites ?
10:08Parce que vous vous retrouvez face à une foule immense.
10:10Comment on fait pour les repérer ?
10:12– Encore une fois, les portes ouvraient puis fermaient.
10:15Au pire, à North Gate,
10:17il y a eu jusqu'à entre 13 et 15 000 personnes devant la porte.
10:20Donc dans ces conditions-là,
10:21vous ne pouvez pas ouvrir un portail blindé.
10:23Ce n'est pas possible.
10:24C'était de l'identification à vue.
10:26On leur donnait des signes de reconnaissance.
10:28Parfois, c'était un petit drapeau français.
10:30Puis dans la seconde d'après, il y avait 3 000 drapeaux français.
10:33Donc il fallait changer de signe de reconnaissance.
10:35On les avait, nous, au téléphone avant.
10:37On leur donnait un chemin.
10:39Moi, j'y allais aussi.
10:40Il y avait des gens qui brambillaient une pancarte Mobida.
10:44– Les jours précédents, il y a cette menace concrète.
10:48Tous les jours, on entend, il y a une menace d'attentat de Daesh.
10:52Sur place, comment vous visiez avec cette menace permanente
10:55de se dire qu'en gros, ça peut exploser à tout le monde ?
10:57– C'était évident que les terroristes vont chercher les cibles molles.
11:00Et les cibles molles, c'est la foule.
11:02Et le 25, j'ai l'information par les services américains,
11:07confirmée par nos collègues français,
11:10que le projet terroriste est en phase d'exécution.
11:16Et donc le 25 au soir, je les fais tous venir
11:19et je leur dis que demain, personne n'y va.
11:20– J'ai entendu une explosion forte et terrible à proximité.
11:26Et tous les gens étaient en colère et en peur.
11:31– L'état d'esprit trois mois après, avec tout ce que vous avez vécu,
11:34votre mission sur place, le fait de devoir revenir en France,
11:37toutes les scènes que vous avez pu vivre, que ce soit à l'ambassade, à l'aéroport,
11:40comment on vit avec ça et comment on le ressent trois mois plus tard ?
11:44– C'est un peu le même sentiment qu'au moment où on a embarqué
11:47dans l'avion militaire.
11:51C'est, oui, des regrets parce qu'on se dit qu'on aurait pu en faire plus.
11:57Et en même temps, on a vraiment fait le maximum.
12:01C'est difficile d'imaginer comment on aurait pu en faire plus à ce moment-là.
12:05Et puis aussi, il faut passer un sentiment de soulagement aussi
12:11parce que tout le monde rentre à la maison.
12:13– On a un goût d'inachevé.
12:14Parce qu'on est partis, effectivement, on a laissé des gens, sans doute, derrière nous.
12:18Mais je me pose souvent la question, et on m'a posé aussi, pourquoi pas plus ?
12:24Parce qu'on n'avait pas le temps, parce qu'on n'avait pas les moyens.
12:26Et surtout, il y a 35 millions d'habitants d'Afghanistan.
12:28Combien rêvent de quitter ce pays ?
12:30Je peux vous dire qu'il y en a énormément.
12:32Il y a eu des choix qui ont été faits, des choix qui se sont imposés à nous d'ailleurs.
12:37Et pas seulement des gens qui étaient plus ou moins sur des listes
12:40ou des gens qu'on voulait mettre en sécurité.
12:42On a fait ce que notre cœur nous disait, parfois même contre la raison.
12:47Et quand j'entends, effectivement, certains dire qu'on n'en a pas fait assez,
12:52ben voilà, on a fait ce qu'on a pu.
12:53Et je pense que, ne serait-ce que ces 3 000 personnes arrivées en France,
12:56c'est déjà énorme pour eux.

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