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Elle est la sœur de Boubakeur El-Hakim, un cadre de l’État islamique, soupçonné d’être l’instigateur de plusieurs attentats. Fatma A., l’autrice de « Mon frère, le djihad, Daech et moi » (Seuil), témoigne pour ELLE.

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Transcription
00:00J'ai vraiment combattu Daesh.
00:01Mon grand frère, c'est Boubaker El Hakim,
00:03qui a fait partie de la filière des Butchemons.
00:05Et par la suite, il est devenu un grand cadre de Daesh.
00:08Alors mon enfance...
00:10Quand j'avais à peu près 6 ans, tout allait bien.
00:13Et tout a basculé à partir de l'adolescence de mon frère.
00:16C'était bien avant sa radicalisation.
00:17On voyait très bien que c'était une personne qui était violente.
00:20Aux années 2000, Boubaker a commencé à faire la prière.
00:23Il a profité un peu de la religion
00:26pour concrétiser sa violence et sa haine.
00:29Alors moi, j'allais à l'école jusqu'à le CM2.
00:31J'ai été déscolarisée au milieu de l'année
00:34à cause d'un carnet rouge.
00:36Je m'amusais à écrire tout le prénom des élèves qui étaient dans ma classe.
00:39Et il y en avait un plus précisément qui s'appelait Oussama,
00:42qui me défendait énormément à l'école.
00:43Donc j'avais écrit son prénom.
00:45Et là, il rentre dans la chambre,
00:46il m'arrache le carnet de mes mains.
00:48Il m'emmène dans le salon, il m'assoit sur le canapé.
00:51Il me lève les jambes en l'air et il me frappe.
00:54Et il dit à ma mère, à partir d'aujourd'hui,
00:56elle n'ira plus à l'école.
00:57Donc concrètement, le collège, j'y suis jamais allée.
01:00Que je porte mon voile intégral.
01:02C'est celui qui couvre tout le visage,
01:04même les mains d'ailleurs, il fallait mettre des gants noirs.
01:06Pour moi, je n'y vais plus en France, clairement.
01:09Pour moi, c'était Daesh à Paris, bien avant que Daesh existe.
01:12Alors ça n'a pas inquiété non seulement ni les services,
01:15ni le voisinage.
01:16Vous voyez, si au moins quelqu'un aurait eu l'idée
01:20juste d'appeler la police ou des services sociaux,
01:23je pense que j'aurais sauté sur les bras de la personne
01:25qui viendrait me sauver.
01:26Malheureusement, ça n'a pas été le cas.
01:28Je n'avais pas le droit de dire non.
01:29Par contre, c'était bien sûr dans ma tête,
01:31ce n'était pas normal tout ce qu'on vivait.
01:33J'avais seulement 11 ans à cette époque.
01:35Je peux vous dire que quand vous vivez avec Boubaker,
01:37la peur vous hante.
01:38Je vais vous dire quelque chose,
01:39je ne l'ai jamais regardé dans ses yeux, vraiment.
01:41Donc mon frère Boubaker et Lachim, ainsi que Redouane et Lachim,
01:44sont partis en Irak dans les années 2004.
01:46Et en 2015, j'ai tout le reste de ma famille qui est partie en Syrie.
01:49Quand mon frère Boubaker est rentré de l'Irak,
01:52la première fois, il n'a pas été arrêté.
01:55La deuxième fois, il a été arrêté.
01:57Il a été jugé pour sept ans.
01:59Donc il a organisé, depuis sa cellule, avec un téléphone,
02:02mon mariage avec le fameux Peter Sheriff.
02:04J'ai vécu un enfer avec cet homme.
02:05Je ne le connaissais pas.
02:07Sa seule obsession, c'était que je porte mon voile intégrale,
02:09que personne ne me voit, personne n'entende ma voix.
02:12Donc à ce moment-là, j'étais encore chez ma mère.
02:14Et il y a eu ce moment,
02:16donc ma mère est partie dans une mosquée.
02:18À ce moment-là, Peter Sheriff,
02:20il a eu son premier rapport sexuel avec moi.
02:23Il m'a pris quelque chose, déjà, qui était cher pour moi.
02:26Déjà, c'est ma virginité, il a pris mon corps.
02:28J'ai commencé à me dire que là, vraiment,
02:30il fallait que je fasse quelque chose.
02:31J'ai fait une première fugue, on m'a retrouvée.
02:34Et puis là, j'étais vraiment séquestrée.
02:36J'ai vraiment été violée.
02:38Ça a été très dur.
02:39Mais j'ai pu encore repartir de tout ce merdier,
02:45j'ai envie de dire, je suis désolée, mais voilà.
02:47En 2016, je me réveille vers 5h-6h du matin
02:51avec plus d'une quinzaine de policiers à la maison.
02:53Et là, on m'embarque pour une garde à vue qui dure 96 heures.
02:58On a été aux locaux de la DGSI pendant 96 heures.
03:01En fait, j'avais l'impression qu'en fait, la France a douté de moi.
03:04Et ça, pour moi, c'était un coup très dur.
03:06Et ce qui a fait que j'ai plongé dans la cocaïne
03:09et dans l'alcool excessif.
03:10C'est après quatre jours d'audition,
03:12et on m'apprend qu'il est décédé.
03:14J'ai soupiré, j'ai dit, waouh,
03:16genre, enfin, en vrai, enfin qu'il soit mort,
03:19pour que moi, je puisse respirer enfin.
03:21Sa mort, en vrai, ne m'importe peu.
03:23Moi, l'essentiel, c'est qu'il est mort en vrai
03:25et qu'il ne peut plus nuire ni à moi, ni à qui que ce soit d'autre.
03:30J'apprends déjà que j'ai un neveu.
03:32Et là, ça a été, on va dire, le plus grand combat que j'ai mené.
03:35Ce petit, je l'ai retrouvé.
03:37Je l'ai retrouvé en Syrie.
03:38Je ne peux plus dire que retrouver quelqu'un en Syrie, c'est waouh.
03:41J'ai pu faire une demande de rapatriement.
03:43Puis donc, la France l'a rapatrié en octobre 2022.
03:47J'ai vraiment combattu Daesh.
03:49Genre, ce petit, je l'ai sauvé.
03:51Il est en France aujourd'hui.
03:53Il est très bien avec des éducateurs, des psychologues.
03:56Ils font un excellent travail.
03:57Ils essayent de faire le maximum pour que ce petit puisse se reconstruire.
04:00Ça, c'est la meilleure partie que j'aime.
04:02Ça, c'est mon bonheur aujourd'hui.
04:04Moi, aujourd'hui, ma vie, elle ressemble à une maman de trois enfants.
04:07Je suis heureuse, bien sûr, avec des hauts et des bas, comme tout le monde.
04:11J'ai vraiment trouvé une stabilité avec mon mari actuel.
04:14Malheureusement, c'est un risque de parler.
04:16C'est pour ça que je suis anonyme.
04:17Je reste malgré tout anonyme.
04:19Mais j'ai envie de dire, ma parole, elle restera aujourd'hui
04:22parce qu'elle est écrite dans un livre.
04:24J'ai vécu ça et ça n'empêche qu'aujourd'hui, j'ai une vie totalement normale.
04:29Je suis très heureuse de mon parcours.
04:30Ça fait ma force aujourd'hui.
04:31Avec le mal, tout ce que j'ai vécu, une tragédie pour moi,
04:37je sais que mes enfants ne vont pas la vivre.
04:39Je sais que mes enfants auront une vie extrêmement normale,
04:42qu'ils auront un libre choix.
04:43Si j'ai vécu toute cette misère pour qu'à la fin,
04:46donner le meilleur à mes enfants,
04:48ce n'est pas grave.
04:49Moi, je l'ai vécu tant que mes enfants ne le vivent pas.
04:51C'est l'essentiel pour moi.

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